Adieu les cons

Comédie dramatique française (2020) de et avec Albert Dupontel, Virginie Efira, Nicolas Marié, Philippe Uchan, Bastien Ughetto, Jackie Berroyer – 1h28

Suze apprend qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre. Elle décide donc de retrouver l’enfant qu’elle a abandonné vingt-huit ans plus tôt. Sur sa route, elle trouve JB, un fonctionnaire dépressif qui vient de rater son suicide, et M.Blin, un aveugle lunaire et enthousiaste. De gré ou de force, ces deux compères accompagneront Suze dans sa quête…

Attention, cet article contient des spoilers ! Vous voilà prévenus…

Si avec le remarqué et remarquable Au Revoir Là-haut, Albert Dupontel nous livrait son œuvre la plus ambitieuse, il nous avait promis de revenir dès son prochain film à la comédie psychotique qui a fait son succès. Le voilà donc de retour avec cet Adieu les cons qui convoque bel et bien toutes les obsessions de son auteur : les héros déclassés, l’enfant abandonné, l’oppression d’une classe dirigeante absurde et d’une société aliénante, la banale connerie humaine… Mais là où le film surprend, c’est bien par sa poésie à fleur de peau qui, évidemment loin d’être absente des précédents faits d’Art du réalisateur, s’affirme ici plus que jamais, renvoyant la comédie au second plan.

Dédiant son film à Terry Jones, Dupontel invite évidemment Terry Gilliam, le ricain des Pythons faisant sa désormais traditionnelle apparition dans le rôle d’un Yankee vendeur d’arme sur le net. Ne se contentant pas de ce caméo, le réalisateur cite ouvertement son chef d’œuvre Brazil : des tuyaux qui s’abattent sur son héros lors de son suicide aux froids casiers réduisant des individus à des dossiers oubliés aux archives en passant par le patronyme du patron, Kurtzmann, incarné par le regretté Ian Holm chez Gilliam et prenant ici les traits d’un Philippe Uchan d’une magnifique médiocrité qu’on pourrait qualifier de castexienne. Aussi, le cinéma de Dupontel a souvent été comparé à celui de Jeunet, leur amour pour les « gueules » et un soucis visible pour des cadrages et des lumières très travaillés leur venant surtout d’une même filiation artistique assumée pour le réalisme poétique de Renoir ou Carné. Néanmoins, le lien ne semble plus ici juste vaguement esthétique mais bien thématique puisque dans leur quête, Suze et ses deux complices ne manquent pas d’influer les destins comme la célèbre Amélie de Jeunet, à qui semble directement renvoyer le pull rouge de notre héroïne. Ainsi, notre trio joue les entremetteurs en poussant le jeune Adrien à oser déclarer sa flamme à celle qu’il aime mais aussi en permettant au Dr Lint (Jackie Berroyer bouleversant en vieux médecin atteint d’Azheimer) de se reconnecter à son passé. Cette question de la mémoire s’impose même comme l’une des thématiques centrale d’Adieu les cons et ses héros tous confrontés d’une façon ou d’une autre à leurs passés. Le film nous décrit un monde de l’hyperconnexion et de la surveillance généralisée qui ne suffira pas à retrouver l’enfant de Suze sans le recours précieux aux souvenirs humains. Pour JB, cette technologie intrusive ne permettra pas de différencier aux yeux des autorités sa tentative de suicide d’un apparent pétage de plomb meurtrier. Qu’importe, l’ordre ne s’embarrasse pas de telles distinctions.

Suze (Efira), M.Blin (Marié) et JB (Dupontel), un trio abimé en quête d’amour…

Au revoir là-haut était déjà un film très remonté contre nos institutions et notre classe dirigeante prête à tous les massacres au nom de la nation (mais surtout de leur capital), avec Adieu les cons, Dupontel se montre peut-être plus virulent que jamais envers cette oppression. Alors que ses personnages apparaissent moins marginaux qu’à l’habitude, ils en chieront pourtant largement autant que les autres, traqués dès lors qu’ils ne rentrent plus dans le rang. Dès sa première scène et le monologue médical de Bouli Lanners, Dupontel se montre très critique envers nos forces de l’ordre, il ne s’en tiendra pas, par la suite, qu’à cet humour bon enfant, concluant carrément sur un climax tragique lourd de sens auquel seul son précédent film aurait pu nous préparer. Dans cette scène reprenant en partie le final de Bernie, nos héros sont donc assiégés par les flics et, pour montrer leur élan amoureux et autodestructeur, Dupontel opte pour un arrêt sur image, rappelant Butch Cassidy et le Kid (repris par Ridley Scott dans Thelma et Louise). Mais, à l’inverse de George Roy Hill qui figeait le plan sur ses flamboyants héros juste avant l’inévitable, c’est bien sur le contre champ d’une police ouvrant le feu que se clôture Adieu les cons. On aura donc bien compris que les policiers comptent parmi les cons du titre et, si cette charge anti-flics devrait en choquer beaucoup, elle apparaît pourtant plus pertinente que jamais en ces temps troublés où contester dans la rue peut conduire à perdre un œil (cf ce pauvre Blin qui lui n’a eu qu’à compter sur la malchance) et où, face aux crises économiques, écologiques et sanitaires, on semble surtout vouloir nous répondre par le sécuritaire et le répressif.

Malgré ce final aussi romantique que terriblement désespéré et sa peinture glaçante de notre société, Adieu les cons reste un film joyeusement décalé, cultivant malgré tout l’espoir le plus candide et une vraie foi en l’humain. Face à de tels paradoxes, difficile alors de prédire quel effet le film aura sur vous : sera-t-il le feel good movie tant recherché en cette période bien morose ou plombera-t-il votre journée ? Peut-être même les deux à la fois… Quoiqu’il en soit, en espérant au moins qu’il ne vous laissera pas juste indifférent, Adieu les cons est un très joli spectacle populaire un peu taré, comme Dupontel sait les faire, qui vaut infiniment plus qu’un simple divertissement. On espère retrouver le cinéaste assez vite (si quelqu’un à la news…) parce que, comme son titre pouvait déjà l’annoncer, y’a ici un petit goût de vibrant baroud d’honneur qui fait quand même un peu peur…

CLÉMENT MARIE

PS : Albert Dupontel travaillerait sur un projet titré Second tour et qui parlerait à priori de politique…


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