Un pays qui se tient sage

Documentaire français (2020) de David Dufresne – 1h26

Des citoyens – sociologues, historiens, avocats, gilets jaunes et policiers – sont invités à débattre et analyser la légitimité de la violence par l’Etat face aux images de manifestations et de répression brutale de la police en 2018 et 2019…

L’auteur et documentariste David Dufresne travaille sur les violences policières depuis quelques années déjà. Il commence par Allô, place Beauvau ? où il recense des vidéos de violences policières sur Twitter, puis écrit le roman Dernière Sommation. Juste après la publication de ce dernier en octobre 2019, il se lance dans la réalisation de ce premier long-métrage pour le cinéma pour lequel il projette ces vidéos de violences policières à divers intervenants qui, deux par deux, dialoguent et réfléchissent sur ce qu’ils voient. Soutenu par la virtuelle Quinzaine des réalisateurs 2020, Un pays qui se tient sage connaît une petite sortie en salles mais qui ne devrait pas passer inaperçue : le film est apparemment sorti à 90 copies, c’est pas beaucoup, mais il devrait bien circuler vu les débats qu’il ne manquera pas de susciter… Des débats qu’on vous invite d’ailleurs à avoir dans les salles ou à la sortie des cinémas plutôt que sur les réseaux sociaux, car c’est la première intention du réalisateur que de désenclaver ces images de leur réception immédiate ou de la rhétorique médiatique pour les amener dans un espace de réflexion un peu plus grand, comme l’écran lui-même.

Y a qu’à commencer par là d’ailleurs, l’intérêt de voir ces images sur le grand écran. Dufresne commence fort en confrontant un gilet jaune éborgné à Rennes à la vidéo ayant capté sa blessure, prenant une grandeur inédite. Difficile dès lors de détourner le regard sur ces violences manifestes, que le reste du film va questionner, ni de nier le traumatisme de ceux qui en ont été victimes. Avant de questionner la légitimité de ces violences, Dufresne pose celle de ces images, saisies au smartphone, l’écran de cinéma leur conférant une forme de cinéma vérité. Emancipées du flux internet, de la vignette télévisuelle et du petit cadre du téléphone portable, ces images, rendues plus entières, brutes et puissantes par leur agrandissement via l’écran de cinéma, amènent immédiatement une réflexion différente, plus vaste et essentiellement collective. Et elles vont donc servir de base aux différents dialogues, aussi passionnants que pertinents, qui parsèment le film, entre des intervenants dont Dufresne ne déclinera judicieusement les identités qu’à la fin du long-métrage. On évite ainsi le discours de « spécialistes » cher aux chaînes d’information pour recueillir les réflexions de citoyens encore anonymes, et même si on devine souvent leurs fonctions et métiers, on entend tout de même leur parole sans préjugés ni manichéisme.

Le journaliste Taha Bouhafs se tient face à sa vidéo du flagrant délit d’Alexandre Benalla.

On sait déjà que, depuis sa sortie, Un pays qui se tient sage est vite retombé dans des débats d’internautes qui se hissent rarement à sa hauteur et dont il entendait justement se détourner. Mais il faut bien reconnaître que la méthode du film est propre, essentielle et citoyenne, autant que son sujet est très bien défini et, oui, engagé, parce que qui a dit qu’un documentaire doit forcément être objectif ? En tous cas, le film part de la citation de Max Weber (d’ailleurs récemment détournée par un ministre de l’Intérieur) : « L’Etat revendique le monopole de la violence physique légitime. » Chaque mot de la phrase va être remis en question et, confrontée aux images analysées, recontextualisée dans l’état actuel : la soudaine importance des images de téléphones portables auxquelles la police devra s’adapter, les dérives antidémocratiques donnant notamment lieu à une comparaison entre politique française et russe, le débat médiatique enflammé par exemple par l’affaire Benalla, le débordement de la violence policière expérimentée en banlieue (notamment l’effroyable image des lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés mains sur la tête, filmée par un policier dont la phrase inspire au film son titre). Moins d’1h30 de métrage ne suffit évidemment pas à saisir tout le débat que ce climat éveille mais, grâce aux moments des dialogues bien choisis par Dufresne, il suffit à en poser les fondations. Ce qui fait d’Un pays qui se tient sage un film à la fois choquant par la brutalité de ses images (le film aurait peut-être mérité un avertissement, non ?) et presque reposant par l’intelligence, l’intérêt et la mesure des dialogues qui y répondent, allant au-delà de la simple réaction à chaud. Un peu comme ces images, succédant aux vidéos de manifestations, montrant les lieux revenus au calme d’après la tempête et le tumulte : un calme qui n’invite pas à se tenir sage mais plutôt à poursuivre cette réflexion profonde sur le trouble du pays policier…

BASTIEN MARIE


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