Salvador

Drame américain, britannique, mexicain (1986) d’Oliver Stone, avec James Woods, Jim Belushi, Michael Murphy, Elpidia Carillo, Cynthia Gibb et John Savage – 2h02

Au début des années 80, Richard Boyle, journaliste aux abois, retourne au Salvador pour couvrir une guerre civile sanguinaire, prenant des proportions qu’il n’imaginait pas…

On vous avait déjà parlé de La Reine du mal et La Main du cauchemar, premiers films d’horreur zinzins d’Oliver Stone, mais son premier vrai film qui impose le reste de son cinéma, c’est Salvador. Entretemps, Stone s’était taillé une sacrée réputation de scénariste oscarisé avec les scripts de Conan le barbare, Scarface, Midnight Express et L’Année du dragon. Pour son retour derrière la caméra, il se garde deux projets sous le coude : Platoon, inspiré de son expérience au Vietnam, et Salvador, tiré de la vie du journaliste Richard Boyle. Il rencontre le journaliste en même temps que Ron Kovac, le vétéran du futur Né un 4 juillet, trouve sur la banquette arrière de sa bagnole un manuscrit autobiographique usé et le convainc de son potentiel cinématographique. Avec ses deux scripts dans les bras, il rencontre John Daly, patron de la compagnie Hemdale qui surfe alors sur le succès de Terminator, qui lui demande lequel il veut tourner en premier. Ne se sentant pas encore tout à fait prêt pour Platoon, Stone opte pour Salvador, pensant que le producteur n’en financera qu’un des deux. Alors qu’en fait que non : Daly produira bien les deux films dans la même année 1986, les deux titres comptant l’année suivante dix nominations aux Oscars. Autant dire que la carrière du réalisateur était plus que lancée !

Sur le plateau de Salvador en revanche, Oliver Stone ne devait même pas espérer un tel succès hollywoodien. Car il faut bien le dire, Salvador était un bon tournage de merde, à côté duquel celui de Platoon devait être une colonie de vacances ! Pour les rôles principaux, Stone engage James Woods et Jim Belushi, qui ne s’entendent pas du tout entre eux (rivalité que le réalisateur attise en secret), pas plus qu’avec les personnes réelles qu’ils incarnent et qu’ils rencontrent au cours d’un dîner qui tourne au vinaigre. La production renonce à tourner au Salvador après qu’un membre de l’équipe y soit exécuté ! On se rabat alors sur le Mexique où ne peuvent pas se rendre les producteurs de Hemdale parce qu’ils y ont été emprisonnés par le passé. Du coup, personne ne devait surveiller le budget qui est très vite dépassé. Pour avoir sa paye, un technicien prendra les négatifs en otage, tandis que James Woods, excédé, se barre du plateau pendant le tournage de la scène la plus coûteuse, Stone faisant alors croire qu’il est un dangereux fugitif pour bloquer les routes et s’assurer le rapide retour de sa star. Au quarantième jour de tournage, les autorités mexicaines ordonnent à l’équipe de quitter le territoire, laissant Stone et Woods mettre en boîte en équipe réduite la dernière séquence du film, où l’acteur manque de se prendre une balle à blanc en pleine tronche ! A la sortie de Salvador à Los Angeles, à défaut d’une avant-première, James Woods va voir le film dans une salle qui ne compte qu’une seule spectatrice ! A la sortie de la séance, cette spectatrice, salvadorienne, se jette en pleurs aux genoux de l’acteur pour le remercier d’avoir fait le film. En rentrant chez lui, bouleversé, Woods appelle Stone pour s’excuser de son comportement durant le tournage, et ils retravailleront ensemble sur Nixon et L’Enfer du dimanche. Quant à Salvador, il finira par faire son petit succès en vidéo dans le sillon de la sortie beaucoup plus remarquée de Platoon, et obtiendra deux nominations aux Oscars, pour le scénario de Stone et Richard Boyle, et pour l’interprétation de James Woods.

Sur le tournage, Oliver Stone, James Woods et John Savage se racontent des anecdotes sur Voyage au bout de l’enfer pour détendre l’atmosphère…

Au final, le chaos de la production de Salvador a fini par lui servir en en faisant un pur film guérilla, alerte et quasi-documentaire. Oliver Stone dira d’ailleurs que si le film a tenu le coup, c’est grâce à la photo de Robert Richardson, dont c’était le premier long-métrage de fiction qu’il a empêché de sombrer dans l’amateurisme. Mais Salvador n’a rien perdu non plus de son incandescence de pur brûlot politique. Sorti seulement cinq ans après les faits relatés, reconstituant l’élection de Ronald Reagan alors que le président est encore en place, le film dénonce les agissements crapoteux de son administration, voulant redorer l’image de l’Amérique après les tumultueuses années 60 et 70 alors qu’elle reproduit au Salvador, en soutenant le gouvernement fasciste du pays, un malaise catastrophique proche de celui du Vietnam. A ses scénarios écrits pour d’autres qu’on reprochait d’être réactionnaires (vous n’aviez pas remarqué que Scarface et L’Année du dragon étaient réacs ? Moi non plus. C’est sans doute parce que nous ne nous en sommes pas tenu bêtement à une première lecture…), Oliver Stone répond par cette réalisation ostensiblement contestataire et gauchiste, marquée par la désillusion d’un citoyen américain perdant ses idéaux à mesure qu’il découvre les dessous immoraux de l’histoire officielle. Une douleur idéologique (pour l’instant, c’est celle de Richard Boyle, mais ça deviendra la sienne dans Platoon) qui ne quittera plus son cinéma dès lors. Et la désillusion à l’œuvre dans Salvador est bien carabinée…

Richard Boyle (J. Woods) et son collègue John Cassidy (J. Savage) prennent des photos d’une hécatombe tout en se demandant s’ils n’en ont pas trop vu…

Déjà, l’arrivée au Salvador est proprement terrifiante : Boyle et son pote y viennent pour l’alcool, la drogue et les putes à bas prix, et ils n’y trouvent que des soldats intimidants, des corps calcinés et des exécutions arbitraires, pensant eux aussi avoir droit à une balle dans la tête dans les heures qui viennent. Stone admet volontiers avoir dramatisé les événements, avec comme récompense des séquences mémorables, comme celle où Boyle et Cassidy (John Savage, qui a déjà goûté au voyage au bout de l’enfer) errent dans une fosse commune composée de centaines de cadavres à perte de vue, en parlant de Robert Capa. Rien ne protège les personnages de la violence permanente : ni le cynisme (avec laquelle Boyle entre dans le pays avant de se rendre compte que c’est tolérer les exactions qui s’y déroulent), ni l’ambition (le cliché de l’année coûte la vie à son auteur), ni la diplomatie (l’ambassadeur américain finira sans surprise par donner sa démission), ni l’humanitaire (le sort tragique et authentique des nonnes américaines sur place, confirmant l’ignoble complicité du gouvernement américain). Salvador est une constante descente aux enfers, menée par un Stone qui n’est évidemment pas du genre à retenir ses coups, portée par un James Woods au sommet de son art. Il campe un pur baratineur de sa spécialité retrouvant des sursauts d’humanité à la mesure de l’inhumanité dont il est témoin. Un photographe qui en a trop vu, partant loin de son pays pour être toujours plus déçu par lui. Oui, Stone avait bien trouvé son héros, traversant une filmo d’or d’une dizaine d’années s’aventurant toujours plus loin dans le refoulement politique de l’Amérique.

BASTIEN MARIE


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