Sympathie pour le diable

Drame français, canadien, belge (2019) de Guillaume de Fontenay, avec Niels Schneider, Vincent Rottiers et Ella Rumpf – 1h40

En novembre 1992, Sarajevo est assiégé depuis sept mois. Le journaliste Paul Marchand couvre le conflit sur place pour les médias francophones. Mais son objectivité journalistique est difficile à maintenir face à l’horreur quotidienne…

« Un journaliste se doit d’être à l’endroit exact où on lui interdit d’être. » Paul Marchand

C’est avec cette citation, mise en exergue sur l’affiche, que Sympathie pour le diable s’annonce à nous. Premier film de Guillaume de Fontenay, il est adapté du témoignage éponyme de Paul Marchand qui, outre d’être visiblement un fan des Rolling Stones, était un reporter de guerre ayant couvert, entre la guerre civile au Liban et la guerre de Tchétchénie, le siège de Sarajevo au début des années 90, un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale dont il est question ici. Le livre a immédiatement marqué de Fontenay qui approche son auteur d’abord pour en tirer une pièce de théâtre, puis plutôt un scénario auquel Marchand collaborera jusqu’à son suicide en 2009. Le réalisateur mettra plus de dix ans pour monter le projet et le tournera à Sarajevo avec, dans le rôle du reporter, Niels Schneider, fraîchement césarisé pour Diamant noir. Très bien reçu en festivals, sauf à celui de Sarajevo qui renoncera à le projeter de peur de raviver des souvenirs trop douloureux, Sympathie pour le diable a connu une sortie bien trop confidentielle fin 2019, avant d’être scandaleusement ignoré par l’académie des Césars…

Sympathie pour le diable a donc connu une certaine indifférence (un peu comme celle qui camouflait le siège de Sarajevo à l’époque), alors que le film de Guillaume de Fontenay n’est certainement pas du genre à laisser indifférent et est d’ores et déjà à ranger parmi les meilleurs films sur le journalisme. Et le long-métrage nous happe très vite dès ses premières séquences. On voit d’abord Paul Marchand se laver déjà de l’horreur à l’eau froide, campé par un Niels Schneider remarquable, soucieux de rendre hommage à son personnage sans s’enfermer dans le mimétisme stérile. Ensuite, on a un plan-large sur Sarajevo, meurtrie par les incessants tirs d’obus (on en comptait en moyenne 329 par jour !) et, on s’en doute un peu, ce sera le seul plan à nous offrir un peu de recul sur le conflit. Car dès le plan suivant, on est embarqué juste derrière la voiture de Marchand roulant à tombeau ouvert (parce qu’il roule vite, mais aussi parce que les véhicules sont ciblés par les snipers) sur un boulevard enneigé pour se rendre à l’hôpital qui vient d’être bombardé. Dès lors, on ne quittera plus Marchand et son équipe au cœur du conflit, et on restera devant Sympathie pour le diable comme en apnée et toujours en alerte devant le cadre 1.33 (pour rappeler les formats télévisuels de l’époque mais aussi pour livrer une image brute et essentielle du conflit sans risquer de l’embellir avec d’autres formats), rempli par la superbe photographie brumeuse et hivernale de Pierre Aïm (La Haine). Le reste de la séquence indique déjà le dilemme qui anime le reporter : lui et son photographe (Vincent Rottiers, impeccable comme à son habitude) observent d’abord le chaos qui les entoure, les victimes qui hurlent, avant de transporter l’une d’elles à un autre hôpital. A peine le travail journalistique exécuté, ils s’improvisent ambulanciers, ce qui montre déjà l’impossibilité de rester simple observateur, insensible et objectif, de l’horreur omniprésente.

Paul Marchand (Niels Schneider) au milieu du chaos, et ce ne sont encore que les premières minutes du film…

Pourtant, Paul Marchand semble blindé : cynique (quand on lui conseille d’arrêter de fumer, il répond qu’ici ce n’est pas du cancer qu’on meurt), lucide (il assume la sorte de fascination morbide qui va avec le boulot, lui qui se rend quotidiennement à la morgue pour faire le compte exact des victimes) et provocateur (sur sa bagnole, il y a écrit à l’arrière « Economisez vos balles, je suis immortel » et à l’avant « Ceux qui vont mourir te saluent »), le reporter pourrait effectivement ressembler à un Mick Jagger de sa profession. Mais dans ses enregistrements, on sent qu’il a du mal à cacher sa consternation derrière la neutralité exigée du journaliste, notamment sur l’inaction des casques bleus de l’ONU réduits au rôle d’observateurs eux aussi. Traversant un champ de bataille dont il ne peut s’extraire, les journalistes étant aussi des cibles pour les snipers, il finira par prendre clairement partie quand, fatalement, l’horreur aura atteint son point limite. Le film montre quelques tentatives de semblant de vie quotidienne au milieu des bombes, mais qui se verront rattrapées par l’horreur, nous interdisant de reprendre notre souffle. Et cette violence continue, omniprésente, Guillaume de Fontenay parvient à en rendre compte sans complaisance ni sensationnalisme, avec un regard de cinéaste sans doute forgé dans la lecture des écrits de son modèle. Même s’il compte quelques scories sur la fin, notamment des automatismes scénaristiques un peu trop appliqués à signifier le basculement de son protagoniste, Sympathie pour le diable reste un film puissant, nous laissant déboussolés quand les lumières se rallument, et qui poursuit le travail de son modèle : comme Marchand s’est battu pour Sarajevo, on veut se battre pour faire connaître le film qui lui est consacré.

BASTIEN MARIE


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