Les Charlots contre Dracula

Comédie française (1980) de Jean-Pierre Desagnat, avec Gérard Filipelli, Gérard Rinaldi, Jean Sarrus, Andréas Voutsinas, Gérard Jugnot, Amélie Prévost et Vincent Martin – 1h25

Une bande d’antiquaires part à la rescousse de la fiancée de l’un d’eux, enlevée par le détective Lepope pour le compte du comte Dracula…

« Les films d’Abbott et Costello étaient marrants, mais quand ils quittaient la scène et que les monstres arrivaient, ils tuaient des gens ! Depuis quand n’a-t-on pas vu un personnage, dans une comédie horrifique, vraiment tuer quelqu’un ? On ne voit plus ça. Avec Abbott et Costello, on avait une vraie comédie et un vrai film d’horreur, les deux à la fois. Quand c’était censé être drôle, c’était vraiment drôle, et quand c’était censé être flippant, c’était vraiment flippant ! » C’est ainsi que Quentin Tarantino criait son amour des films d’Abbott et Costello qu’il avait vus à un très jeune âge (et qui ont peut-être influencé sa façon de faire cohabiter l’humour et la violence dans ses propres films). Chez nous, on n’avait pas Abbott et Costello à la télé, mais on avait Les Charlots contre Dracula que j’ai aussi vu à un très jeune âge et voyez le résultat : je ne suis pas Tarantino. J’irai mourir dans les Carpates d’Antoine de Maximy (dans lequel on ne voit pas Dracula) m’a donné envie de revoir le film des Charlots, eux aussi globe-trotteurs (ils ont fait l’Espagne, Hong Kong, et ont même failli aller dans l’espace !), et restauré en 4K s’il-vous-plaît grâce aux bons soins et aux gros soussous de TF1 Studio. Et ça prouve une nouvelle fois que les films sont souvent bien meilleurs quand ils sont enfermés dans un tendre souvenir d’enfance que quand ils sont revus des années plus tard. Car pour filer la citation de Tarantino, disons que quand Les Charlots contre Dracula est censé être drôle, il peut être rigolo, mais que quand il est censé faire peur, il ne fait pas peur du tout !

Les Charlots contre Dracula, c’est d’ailleurs le début de la fin pour les Charlots. Ils avaient traversé de fastueuses années 70 où, au cinéma, ils disaient oui à tout ce qui se présentait et ça leur réussissait : tous leurs films tapaient immanquablement le million d’entrées, avec un record de 7 millions pour Les Bidasses en folie ! Juste avant de partir pour leurs aventures en Transylvanie devant la caméra de Jean-Pierre Desagnat (papa de Vincent), les Charlots venaient de se séparer de Christian Fechner, leur manager historique, qui avait eu le toupet de leur refuser un Bertrand Blier, et qui s’est barré avec les droits télé de leurs films, les privant ainsi de sacrées royalties. On les sentait aussi poussés vers la sortie par une jeune concurrence menée par le Splendid : Gérard Jugnot s’empare d’ailleurs ici du rôle du détective Gaston Lepope, tandis qu’Anémone fait de la figuration. Quant à Dracula, il n’est pas joué par Christopher Lee, qui avait déjà goûté à la parodie franchouillarde avec Dracula, père et fils quatre ans plus tôt et qu’il trouvait si embarrassant qu’il n’a plus jamais joué après ça le comte qui l’a rendu célèbre, mais par Andréas Voutsinas, un prof de l’Actors’ Studio étant régulièrement apparu chez Mel Brooks : comment il a atterri ici reste une énigme insondable. A sa sortie, Les Charlots contre Dracula ne fait qu’un demi-million d’entrées, scellant le sort cinématographique du groupe, et le film ne devint pas un classique d’après-gigot de jours fériés comme Le Grand Bazar, Les Bidasses en folie ou Les Fous du stade. Même quand il est inoffensif, on évite de montrer Dracula aux enfants et on préféra diffuser le film en soirée, ce qui ne l’empêcha pas d’acquérir un tout petit culte pour des gosses… traumatisés, c’est un peu fort quand même, non ?

Andréas Voutsinas joue un Dracula de salle des fêtes : si, si, je vous assure que dans mon souvenir, il faisait peur !

En tous cas, pour moi, du haut de mes cinq ou six ans, le film a eu son petit effet que la traîtresse nostalgie a eu tôt fait d’embellir exagérément avant que le couperet implacable de l’âge adulte ne tombe. Ce qui est curieux, c’est que les souvenirs partent de détails très précis et réels (la gravure du manoir transylvanien du générique, la rencontre illuminée avec Dieu qui est belge, la toile peinte figurant un précipice sous un pont vermoulu, l’arrivée des Charlots au château) qui deviennent autant de bases à de grotesques extrapolations qui, elles, ne sont dues qu’à ma mémoire peu fiable. Dans mon esprit, Les Charlots contre Dracula était devenu, comme ce que décrit Tarantino, une comédie autant qu’un film d’horreur, les pitreries des Charlots ayant pour décor le royaume nocturne (alors qu’il y a peu de scènes de nuit) d’un Dracula sinistre qui ne faisait pas de blagues. Alors qu’en réalité, c’est un Dracula de salle des fêtes avec son costume loué dans une boutique de farces et attrapes qui fait le pitre comme les autres. Cruelle déception, n’est-ce pas ? En tous cas, je me suis identifié pleinement au petit Dracounet et sa frustration infantile de ne pas pouvoir utiliser ses pouvoirs de vampire, confisqués par sa mère (et le comte ne cherchera pas cette fois un sosie de sa fiancée mais de sa môman pour lever l’interdiction). Comme Dracounet, je me suis dit que mon souvenir et le vrai potentiel des Charlots contre Dracula étaient contenus dans ce flacon, placé hors de la portée de l’enfant que je ne suis plus… Snif.

Et la déception continue quand on se rend compte que, s’il n’est pas la comédie horrifique dont Tarantino se souvient avec tendresse (veinard !), Les Charlots contre Dracula n’est pas un nanar non plus. La comédie française a depuis atteint de telles navrantes abysses que l’humour des Charlots reste attendrissant, bon enfant, très Gaston Lagaffe, notamment dans la boutique d’antiquités au début, prétexte au grand bazar. On se risquerait presque à dire que quelques gags fonctionnent (quand ils font croire à un jeu télé pour choper des infos d’un quidam, ou qu’ils tombent sur un sauna en pleine forêt), que le flegme des Charlots, en particulier Rinaldi, manque cruellement aux autres acteurs et que le métrage ne s’essouffle qu’assez tard, quand ils arrivent dans le château de ce maudit Dracula. A l’exception d’une incrustation dégueulasse, rehaussée par la 4K, quand ils se jettent du train, ou des stock-shots de loups aux trousses de Gérard Jugnot, le film compte assez peu de vices visuels. Bref, Les Charlots contre Dracula reste à la hauteur de ses maigres ambitions, ne se doutant pas qu’un gosse inconscient puisse s’en souvenir plus d’une semaine…

BASTIEN MARIE


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