Lux Æterna

Film français (2019) de Gaspar Noé, avec Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg, Abbey Lee Kershaw, Karl Glusman, Clara 3000 et Fred Mariteau – 51min.

Passée à la réalisation, Béatrice Dalle dirige Charlotte Gainsbourg pour une scène où la comédienne doit passer au bûcher. Déjà sous haute pression, le producteur et le chef op’ complotant pour renvoyer la réalisatrice , un incident technique va faire sombrer le tournage encore plus profondément dans le chaos.

Curieuse époque que celle du Covid où les blockbusters se retrouvent à sortir sur les plateformes tandis que Lux Æterna connaît une sortie sur grand écran malgré sa durée qui semblait pourtant compliquer une telle exploitation. Le film avait déjà été présenté à Cannes en mai 2019 et trouve donc enfin le chemin des salles, quelques semaines à peine après la sortie d’Irreversible – Inversion intégrale. Lui qui était si rare et scandaleux, Gaspar Noé semble désormais jouir d’une hype qui n’a jamais cessé d’enfler au fil des années et s’est ainsi vu confier une carte blanche de Yves Saint-Laurent dans le cadre de sa collection Self #, une série de film où se sont illustrés des artistes tels que Daido Moriyama, Vanessa Beecroft, Bret Easton Ellis ou Wong Kar Wai (le dernier en date, Sportin’ Life, est un documentaire sur Abel Ferrara réalisé par Ferrara lui-même !). Gaspar Noé profite donc de l’invitation (la « Self 04 ») pour livrer ce Lux Æterna, un projet signé, une fois n’est pas coutume, sur la base d’un simple synopsis tenant sur deux phrases (sous le titre Relax en clin d’œil à son précédent opus). Aussi, le cinéaste s’adjoint les services de deux égéries de la marque réputées pour ne pas avoir froid aux yeux, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, afin d’évoquer un sujet qui le passionne depuis toujours : la sorcellerie.

Plutôt que d’aborder frontalement le sujet, Noé préfère une approche plus méta en faisant jouer à ses comédiennes leurs propres rôles au cours d’une nuit de tournage qui vire au cauchemar.  S’il n’a aucun impératif de durée pour le rendu final, le cinéaste n’a en revanche que cinq jours pour mettre en boîte son film. Un défi qui semble raisonnable pour celui qui a shooté son récent Climax en à peine quinze jours, sauf que, le premier soir, Noé se rend compte que le plan séquence prévu ne fonctionnera pas, rendant quasi-inutilisable ce qui a pu être tourné. Le cinéaste, rompu à l’improvisation, change radicalement son fusil d’épaule et décide d’opter au contraire pour un film d’autant plus monté qu’il sera en écran splitté, Noé se chargeant du premier cadre tandis que son génial chef op Benoît Debie s’occupe du second, les deux étant soutenues par la caméra diégétique de Tom Kan, génial designer de ses génériques jouant ici le réalisateur du making of. Si le tournage s’est donc avéré aussi chaotique derrière que devant la caméra, l’équipe nous assure cependant que l’ambiance y était bien meilleure en vrai. En effet, Noé, par cette relecture pubarde de La nuit américaine, dresse un portrait peu reluisant de la profession. Démarrant sur une impro autobiographique entre Dalle et Gainsbourg qui ne manque pas d’évoquer l’ère #metoo, il nous présente ensuite une galerie de personnages bien gratinée, du producteur comploteur au chef op pleutre en passant par le squatteur relou venu prospecter pour son prochain projet ou encore le costumier langue de pute. S’il dépeint un milieu où on se tire dans le dos alors même que le navire prend l’eau de toutes parts, une grande famille du cinéma largement aussi dysfonctionnelle que les autres, Noé se fait pourtant beaucoup moins trash qu’à l’accoutumé, privilégiant davantage l’humour, même si on n’oublie souvent que ces précédents films n’en ont jamais été dépourvus.

Dans l’enfer d’un tournage, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, deux femmes au bord de la crise de nerfs…

Afin d’étayer son propos sur la création artistique, Noé n’hésite pas à convoquer via des citations ses maîtres Dreyer, Fassbinder, Godard, Buñuel ou encore Pasolini. Personnellement, la référence était peut-être trop hollywoodienne pour lui mais l’écran splitté m’a aussi évoqué Brian De Palma, autre réalisateur voyeur qui n’a jamais hésité à user sans complexes de procédés de mise en scène et qui ne s’est pas non plus privé de montrer l’industrie du divertissement dans ses travers les plus abjectes. De par son approche fustigeant le monde de la mode de l’intérieur au sein d’une œuvre très arty qui ne manquera pas de débéqueter une partie du public, Lux Æterna peut aussi rappeler le Neon Demon de Nicolas Winding Refn dont il reprend même une partie du casting avec Abbey Lee Kershaw et Karl Glusman, déjà révélé dans Love. Malgré (ou à cause de) ses illustres références, on regrette que Noé, qui nous avait habitué à tous les excès, semble y être allé avec le dos de la cuillère et les amateurs de sensations fortes, qui pouvait s’attendre à ce que ce tournage se barre encore plus en couilles, devront ici se contenter du climax épileptique annoncé d’entrée de jeu  (Noé aimant mettre son spectateur en condition). Si ce bouquet final stroboscopique peut s’avérer hypnotisant ou physiquement éprouvant, il semble aussi un peu vain, même pour un film qui ne dure que cinquante minutes. Qu’importe, il permet de fermer le rideau sur un générique une nouvelle fois stupéfiant qui nous rappelle qu’un Noé se vit de la première à la dernière image.

S’il risque fort d’énerver plus que jamais les détracteurs de Noé (là où Climax nous était apparu davantage réconciliateur), Lux Æterna, autant par ce qu’il raconte que ce qu’il est, soulève pourtant de passionnantes questions sur l’Art et le rôle du réalisateur. Si la description du milieu est très drôle mais peut aussi paraître un peu tiède, la mise en abîme entre la figure de l’artiste et celle de la sorcière ne manque pas de pertinence à l’heure où l’industrie peine toujours à se montrer à la hauteur des exigences féministes de l’époque. Il faut également signaler que Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg méritent à elles-seules le déplacement, brillantes de leurs charismes naturels, montrant que, contrairement à ce qu’il peut clamer, Noé n’est jamais mieux servi que par de grands acteurs. Alors que Tenet échoue dans sa mission de sauver le cinéma et que les blockbusters semblent condamnés à être consommés à domicile, Lux Æterna nous révèle peut-être ce qui demeurera à l’avenir pour la salle : un lieu de culte pour un public de niche avide d’expériences artistiques.

CLÉMENT MARIE


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