Antebellum

Thriller américain (2020) de Gerard Bush et Christopher Renz, avec Janelle Monae, Jena Malone, Jack Huston, Eric Lange, Gabourey Sidibe, Lily Cawles et Kiersey Clemons – 1h45

Eden est une esclave dans une plantation du Sud des Etats-Unis du XIXème siècle. Veronica Henley est, de nos jours, une autrice diplômée d’histoire américaine partant à la Nouvelle-Orléans pour donner une conférence sur la condition de la communauté afro-américaine. Les destins de ces deux femmes sont étroitement liés…

Antebellum : nom latin signifiant « avant la guerre » et désignant, aux Etats-Unis, les derniers feux du Sud esclavagiste précédant la Guerre de Sécession.

Attention, cet article contient des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Vendu sur le nom de Jordan Peele alors que le réalisateur de Get Out et Us n’y est nullement impliqué (il y a juste le producteur Raymond Mansfield en commun), Antebellum, premier film de Gerard Bush et Christopher Renz venus du clip, met en vedette la chanteuse et actrice militante Janelle Monae et a fait parlé de lui grâce à sa promotion entretenant savamment le mystère d’un film mêlant des images d’esclavage à un thriller moderne. Un mystère qui n’a toutefois pas résisté au Covid : Antebellum est sorti directement en VOD aux States où il a reçu des critiques très mitigées, et en salles chez nous dans une période creuse d’une exploitation cinématographique au plus bas, avec un accueil critique très discret pour ne pas gâcher la surprise. Ayant été piqué de curiosité par la bande-annonce, je me suis rendu à la première séance du film d’où je suis ressorti très énervé car je peux maintenant vous le dire : Antebellum est une vaste fumisterie comme on en a pas vu depuis longtemps, indigne des pires Shyamalan. Quant à Peele, on peut effectivement considérer le premier film de Bush+Renz (comme ils aiment à se nommer) comme le Scary Movie de Get Out !

Je commence déjà à tirer à balles réelles alors qu’il faudrait peut-être commencé par décrire le bousin. Antebellum commence sur un beau plan-séquence nous faisant traverser une plantation, à la Autant en emporte le vent (oups !), sur une musique orchestrale se la jouant sud-coréenne, Bush+Renz nous montrant qu’ils savent manier une caméra comme tout clippeur qui se respecte, tandis qu’on aimerait leur dire de faire gaffe car beaucoup ont été accusés de complaisance pour moins que ça. On fait ensuite connaissance avec Eden (Janelle Monae, amorphe) au moment où elle se fait marquée au fer rouge, après quoi on se tape quarante longues minutes de souffrances d’esclaves qui nous font nous dire : « Si j’avais voulu voir 12 Years a Slave, je serais resté à la maison, alors venez-en au fait, les gars ! » Eden va alors se coucher et entend une sonnerie de portable.

Janelle Monae se croit dans un De Palma…

Raccord sur la période actuelle où on rencontre Veronica Henley (Janelle Monae, beaucoup plus à l’aise), vivant dans un bel appartement de Georgetown, bardée de diplômes sur lesquels la caméra s’attarde, ancienne championne d’équitation parce que ça pourrait resservir plus tard dans le film, et qui se rend à la Nouvelle-Orléans donner une conférence qui, bien qu’elle ne dure que cinq minutes, ne capte pas vraiment notre attention. La mise en scène se la joue alors De Palma, Janelle croise Jena Malone qui s’est marquée « je suis la méchante » au rouge-à-lèvre sur le front, ainsi qu’une gamine sapée XIXème siècle portant une poupée noire qui a la corde au cou qu’elle trouve trop mignonne (?!), puis elle fait la fête avec ses copines et se fait kidnappée à la suite d’une erreur de Uber (qui aura qu’une étoile du coup). Eden se réveille, tirée de son sommeil par… une sonnerie de portable, au XIXème siècle ?! Et oui, car en fait Eden est Veronica, enlevée par une bande de suprématistes blancs prenant trop au sérieux leur reconstitution de la Guerre de Sécession. Vous ne l’aviez pas vu venir, hein ? Allez, on vous dérange pas plus longtemps : Veronica s’évade de ce bordel avec une facilité déconcertante, prenant même le temps de se venger de son geôlier qui fait un boucan du diable sans que ça n’alerte personne, partant à cheval (championne d’équitation, remember ?) en étant poursuivie par trois pélos dont une Jena Malone donnant une explication finale qui, bien qu’elle ne dure que cinq minutes, ne capte pas vraiment notre attention. FBI et fin.

Bon, par où commencer ? Disons que le postulat de base n’est pas foncièrement mauvais (l’imbécillité de la reconstitution historique, j’en connais quelque chose en tant que normand voyant débouler des GI du dimanche chaque mois de juin) mais l’exécution absolument déplorable, Antebellum ne reposant que sur son twist, peu crédible (il ne faut pas plus de cinq secondes pour se rendre compte que cette manigance ne fonctionne pas), très mal amené (les bandes-annonces et toute la première partie du film n’étaient que mensonge pur et simple, cachant et manipulant le moindre indice qui pourrait nous mettre sur la voie) et dont Bush+Renz ne prennent en compte aucune implication, qu’elle soit narrative, morale ou esthétique. Au niveau du récit, en plus du mensonge précité, les quelques anomalies temporelles (la gamine de l’ascenseur, la calèche surgissant entre les bagnoles, le portable réveillant Eden) ne sont que des clins d’œil stériles. Et une fois le twist éventé, Antebellum expédie son dénouement de thriller, idiot et incohérent, touchant au mauvais goût (le ridicule plan à la Django Unchained quand l’héroïne brûle son geôlier) et à l’humour involontaire (le visage horrifié de Janelle Monae en gros plan et au ralenti tandis qu’elle traverse le champ de bataille reconstitué est risible, vraiment digne d’un nanar).

Janelle Monae se rend compte qu’elle est dans un nanar !

Esthétiquement, soyons clairs, Bush+Renz se regardent filmer, comme tout mauvais clippeur qui se respecte, appliquant à leur scénario rachitique une mise en scène démonstrative mais jamais signifiante, clinquante mais vaine, voire inappropriée. Car oui, le plan-séquence d’ouverture était bien complaisant, esthétisant l’esclavage comme on a pu le reprocher à Steve McQueen sur 12 Years a Slave (qui était au moins un film d’époque et pas un thriller opportuniste), d’une façon qui plairait assurément plus aux méchants d’Antebellum qu’à leurs victimes. Ce qui nous fait terminer sur la morale : convaincus du bien fondé de leur dénonciation, Bush+Renz lui appliquent un traitement si superficiel qu’il ouvre sur un propos schizo et ambigu, Antebellum devenant fort inconfortable tant il joue le jeu de ce qu’il entend dénoncer. En nous faisant entrer, dans la première partie, dans le XIXème siècle comme si on y était, sans qu’aucun détail ne laisse soupçonner qu’il pourrait s’agir d’une autre époque, Bush+Renz participent à l’ignoble illusion de leurs antagonistes (et leurs victimes y participent un peu trop bien aussi d’ailleurs). La seconde partie, contemporaine, est si attachée au confort de la vie de Veronica qu’on a l’impression qu’on cherche à invalider son discours et l’accuser de parler d’une souffrance qu’elle n’a pas connue. Quant au final grotesque, il se hâte de se débarrasser de ce malaise américain, pourtant essentiel dans les films de Jordan Peele érigé en mentor. Si les réalisateurs avaient critiqué ou affiné un tant soit peu leur argument, s’ils lui avaient conféré un vrai point de vue plutôt qu’un mécanisme branlant de thriller usé, s’ils avaient pris au sérieux leur titre qui n’est pas le nom scientifique d’un papillon, Antebellum n’aurait pas laissé subsister cet affreux contre-sens.

BASTIEN MARIE


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