Ema

Drame chilien (2019) de Pablo Larrain, avec Mariana Di Girolamo, Gael Garcia Bernal, Santiago Cabrera, Paola Giannini et Giannina Fruttero – 1h47

A Valparaiso, Ema, jeune danseuse pyromane mariée à son chorégraphe de renom, est hantée par les conséquences d’une adoption qui a mal tourné…

Attention, cet article peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Après son film américain Jackie, quelque peu négligé par les récompenses annuelles, Pablo Larrain revient au Chili avec Ema, sur une jeune danseuse confrontée aux conséquences d’une adoption ratée, l’ayant amenée à rendre l’enfant aux services sociaux. Le réalisateur semble vouloir renouveler son cinéma avec ce premier film contemporain là où ses titres précédents étaient des films d’époque et/ou des biopics. Ici, Larrain s’intéresse à la jeunesse chilienne actuelle, encore qu’il avait prévu au départ une héroïne plus âgée. Mais l’actrice Mariana Di Girolamo, venue de la télévision, s’est imposée au casting avant de prendre les cours de danse qui s’imposaient, face à Gael Garcia Bernal, répondant toujours présent aux réalisateurs sud-américains et qui tourne pour la troisième fois pour Larrain. Présenté au festival de Venise l’an dernier, Ema est une nouvelle réussite de son auteur, répondant au funèbre Jackie par un film vivace encore centré sur la complexe construction d’un personnage.

Le film commence sur un feu (de circulation) rouge en train de brûler, contemplé par Ema, clope au bec et lance-flamme sur le dos. Ce plan symbolise-t-il la liberté de l’héroïne, tête brûlée (c’est le moins qu’on puisse dire) qui va carboniser tous les interdits et contourner tous les obstacles se présentant à elle ? Sans doute mais dans le fond, je m’en fous car, bon dieu, que ce plan est beau ! Pablo Larrain enchaîne sur un ballet dansé devant la projection d’un soleil, monté en alternance avec les prémisses incertaines de l’intrigue, des petites scènes expliquant pourquoi l’enfant a été rendu aux services sociaux. Pendant un bon moment, on se demande où le réalisateur veut en venir (on y reviendra) mais on est déjà happé par l’assurance de sa mise en scène, par son sens d’un montage morcelé qui, avec la fougue de la protagoniste, nous captivent immédiatement et nous entraînent tout au long du métrage, malgré la confusion que laisse son récit elliptique. Ema est donc un film contemporain, tourné il me semble en numérique, alors que Larrain avait jusque là tourné des films d’époques sur des pellicules datant de la période concernée. Par conséquent, Ema semble moins afficher une recherche esthétique (encore que le ballet précité revendique une imagerie très contemporaine) mais reste visuellement très beau, confirmant s’il en était besoin l’importance de Larrain dans le cinéma mondial.

Ema (Mariana Di Girolamo) et son gang de danseuses nous regardent comme des prédatrices dont nous sommes la proie bien consentante…

Comme je le disais, le réalisateur semble avoir une réelle volonté de renouvellement en proposant ce film vivifiant, impulsif, répondant aux quelques critiques qui lui reprochaient de se morfondre dans l’esthétique froide, figée de ses films historiques. Du passé, fait-il table rase pour autant ? Pas vraiment tant, en ce qui concerne le traitement du personnage, Ema reste dans la continuité de ses deux films précédents. Après Neruda, qui théorisait la fabrication d’un biopic avec son personnage échappant sans cesse à celui qui voulait raconter son histoire, après Jackie, qui construisait son héroïne en même temps qu’elle se reconstruisait après la mort de son mari, Ema livre le portrait d’une jeune femme qu’on pense être insouciante et impulsive avant de se rendre compte de l’exact inverse dans les dernières bobines. Pendant une bonne partie du film, on la voit enchaîner les amant(e)s et les aventures qu’on pense éphémères, avant de se rendre compte qu’ils sont autant d’étapes dans un plan qu’Ema avait prévu dès le départ. Et l’héroïne de devenir la clé de ce montage elliptique dont on avait tôt fait de voir les trous plutôt que d’y chercher du lien. Un tour de passe-passe rendu possible par l’actrice Mariana Di Girolamo, hypnotique dans les gros plans où elle plante son regard dans le nôtre, étourdissante dans les scènes de danse, ardente dans ses ébats, parfaite de bout en bout. On pourrait voir de la lourdeur symbolique dans sa pyromanie (mais on s’en fout, puisque je vous dis que ça donne des plans super beaux !), on pourrait voir du cynisme dans les calculs de cette jeune effrontée (mais ce serait grandement sous-estimer la divine ambiguïté du personnage), mais ça donne selon moi un nouveau beau film de Larrain, à l’image du soleil devant lequel Ema dansait : une boule d’énergie incandescente, irradiante, dangereuse mais fascinante.

BASTIEN MARIE


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