Effacer l’historique

Comédie franco-belge (2020) de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Blanche Gardin, Denis Podalydès et Corinne Masiero – 1h50

Dans un lotissement de province, Marie, victime de chantage à la sex-tape, Bertrand, dont la fille est harcelée au lycée par le biais des réseaux sociaux, et Christine, chauffeur VTC dépitée de voir que les notes de ses clients refusent de décoller, décident de partir en guerre contre les géants d’internet…

Restant sur leur rythme métronomique d’un film tous les deux ans, Benoît Delépine et Gustave Kervern, après leur irrésistible western macronique I Feel Good dans lequel un aspirant PDG solitaire venait corrompre un village Emmaüs, nous livre leur dixième film Effacer l’historique dans lequel trois gilets jaunes partent en guerre contre les géants de l’internet ! Un nouveau combat de Don Quichotte contre les moulins cher aux deux réalisateurs qui offrent leurs protagonistes à trois nouveaux de leur famille d’acteurs – Blanche Gardin, Denis Podalydès et Corinne Masiero – entourés de réguliers venant faire un caméo (comme ils sont signalés sur l’affiche, j’imagine que je peux divulguer leurs identités : Benoît Poelvoorde, Michel Houellebecq, Bouli Lanners, Vincent Lacoste). Fidèles aussi à leurs décors déshérités, Delépine et Kervern ont posé leurs caméras à Saint-Laurent-Blangy, dans la périphérie d’Arras… avant d’apprendre plus tard que c’est la ville natale de Masiero ! Cette dernière a fait le spectacle en portant son gilet jaune sur le tapis rouge du dernier festival de Berlin où Effacer l’historique a remporté un Ours d’argent du prix du jury, confirmant la bonne réputation internationale du cinéma grolandais.

Corinne Masiero et Blanche Gardin s’éclatent au festival de Berlin, une gentille provoc’ qui aura séduit le jury…

Effacer l’historique est une nouvelle réussite de Delépine et Kervern, encore une fois hilarant, touchant et résistant, bien que moins abouti et feel good que le précédent. La charge contre les internet n’est pas menée par un récit bien ordonné (mais l’oppression et l’avilissement qu’on y ressent sont persistants), plutôt par une série de sketchs très bien écrits tout en restant ouverts aux inspirations du moment. Je me garderai bien de vous les décrire ici de peur d’atténuer l’hilarité qu’ils pourraient vous provoquer, mais je ne peux résister de vous parler de Benoît Poelvoorde : le temps d’une apparition de quelques minutes, il donne tout ce qu’il a dans une scénette à la fois extrêmement drôle et profondément triste. Cette année, entre ce caméo extraordinaire et son bouleversant second rôle dans Adoration, l’acteur belge aura montré très succinctement qu’il est l’un des meilleurs au monde ! Quant aux nouveaux, ils sont aussi impeccables. Je pense que ce n’était qu’une question de temps pour que Corinne Masiero se pointe chez Delépine et Kervern et elle y est aussi formidable qu’ailleurs. Ayant déjà été exposée aux risques du numérique cette année dans Selfie, Blanche Gardin assoit toujours plus sa place essentielle dans l’humour français d’aujourd’hui. Quant à Denis Podalydès, il s’invite aussi incroyablement bien dans l’univers des réalisateurs, goûtant avec un plaisir évident à la naïveté des personnages du duo.

Christine (Corinne Masiero), Bertrand (Denis Podalydès) et Marie (Blanche Gardin), trois Don Quichotte 2.0 fomentant leur bataille sur le rond-point où ils se sont rencontrés.

A bons acteurs bons auteurs : Effacer l’historique montre aussi que la plume de Delépine et Kervern ne cesse de s’affiner et, pour en parler, je ne vais pas avoir d’autres choix que de divulgâcher (il sera donc préférable de voir le film à partir de ce point). Leurs personnages ont toujours eu, derrière le burlesque, un fond de mélancolie, provoquée par leur détresse, leur solitude, leur résignation ; une tristesse enfouie que les auteurs prennent aujourd’hui à bras-le-corps et lient intimement à la farce qu’on attend d’eux. C’est le cas par exemple de la scène de Poelvoorde susmentionnée, ou du personnage de Blanche Gardin, dont la solitude nous est montrée d’emblée avec l’anniversaire de son fils absent. La déconnexion des personnages au cœur du film ne nourrit pas seulement la satire mais aussi une détresse dans laquelle le spectateur peut se reconnaître encore davantage que dans les vannes. Et comme à leur habitude, Delépine et Kervern ne vont pas y apporter une solution (l’échec de la croisade de nos Don Quichotte 2.0 contre les géants du net ne fait guère de suspens), plutôt une alternative déjà présente en germe et qui ne demande qu’à être cultivée. Ainsi, nos trois gilets jaunes (qui ignoraient être voisins avant de se réunir sur un rond-point : une vertu de la solidarité), à défaut de faire péter le réseau mondial, vont trouver un moyen de renouer et renforcer les liens comme cette très belle scène où, plutôt que de se ruiner pour un iPhone, Blanche Gardin offre à son fils un bon vieux gobelet filaire qui capte quand même jusqu’à l’île Maurice ! Une mince mais réelle récompense pour Effacer l’historique qui, par ailleurs, compare l’homme au dodo inconscient de son extinction prochaine (sur un plan hilarant qui appose le visage ahuri de Podalydès à une photo de dodo qui a effectivement une petite ressemblance) et qui nous conseille donc de profiter du temps qui nous reste plutôt que de le perdre à scrawler sur Facebook…

BASTIEN MARIE


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