Network – Main basse sur la TV

Network Comédie noire américaine (1976) de Sidney Lumet, avec Faye Dunaway, William Holden, Peter Finch, Robert Duvall, Wesley Addy, Ned Beatty, Marlene Warfield et Beatrice Straight – 2h01

Peu après avoir appris son licenciement de la chaîne USB, le présentateur Howard Beale annonce qu’il se suicidera en direct lors de son dernier JT. Une annonce qui fait soudain regrimper Beale au sommet des audiences et qui convainc USB de le garder pour en faire sa poule aux œufs d’or…

Quand il reçut son Oscar pour le scénario de The Social Network en 2011, Aaron Sorkin dit : « Il est impossible de décrire ce que l’on ressent en recevant le même prix que Paddy Chayefsky il y a trente-cinq ans, pour un autre film comprenant Network dans son titre. » La filiation entre les deux films est bien réelle, et Sorkin remet sur le devant de la scène le nom de son scénariste, à l’origine d’un projet qu’il a scrupuleusement suivi de A à Z, à tel point qu’au générique, Network n’est pas un film « by Sidney Lumet » mais bel et bien « by Paddy Chayefsky ». Scénariste juif, trapu, irascible et exigeant, dont Lumet se souviendra de la propension à vouloir poursuivre les gens en justice, Chayefsky commença sa carrière à la télévision avant de remporter son premier Oscar pour Marty (1955) de Delbert Mann, inspiré de son téléfilm. Depuis, il a eu tout le temps de constater l’appauvrissement qualitatif considérable du petit écran et, après un canular téléphonique que lui et Mel Brooks ont fait à un président de chaîne en lui faisant croire que Bertold Brecht était bien vivant et désireux de porter L’Opéra de quat’sous à la télé, Chayefsky songe à écrire une satire féroce sur le média qui l’a vu débuter dans le show-business. Ce scénario deviendra le second film du deal que le scénariste et son producteur Howard Gottfried ont avec United Artists, après L’Hôpital (1971) qui vaudra à Chayefsky un second Oscar.

A la réalisation, Gottfried et Chayefsky engagent Sidney Lumet qui a le même parcours que le scénariste – juif new-yorkais qui a également commencé à la télé avant la notoriété d’un premier long-métrage adapté d’un téléfilm – et, au sein d’un casting où le vieillissant William Holden fait face aux jeunes loups Faye Dunaway et Robert Duvall, ils embauchent dans le rôle convoité de Howard Beale l’acteur Peter Finch qu’ils sortent de sa retraite en Jamaïque. A sa sortie, Network fait un succès surprise au box-office malgré, ou plutôt grâce à la polémique que le distributeur met en avant (l’affiche clame : « Préparez-vous pour un film proprement scandaleux ») et qui fait inévitablement grincé des dents l’ensemble du monde de la télévision. Une grande campagne pour les récompenses annuelles s’engage avec à sa tête Peter Finch qui, sentant sa carrière d’acteur redécoller, emménage à Los Angeles. Malheureusement, au lendemain d’une apparition au Tonight Show deux semaines avant les Golden Globes, Finch succombe à une crise cardiaque dans les bras de Lumet et deviendra le premier acteur à recevoir un Oscar posthume. Sont également récompensés Chayefsky, Dunaway et l’actrice Beatrice Straight (pour un rôle durant moins de cinq minutes à l’écran !), Holden étant soulagé de laisser sa statuette à son défunt partenaire, et Lumet et Gottfried s’inclinant face à Rocky.

Paddy Chayefsky (à gauche) et Sidney Lumet (au milieu) sur le tournage font attention à ce que le film ne fasse pas trop télé. Quoique…

Film polémique d’hier, Network n’a rien perdu de sa virulence, de sa colère (pas étonnant que sa réplique culte soit restée : « I’m as mad as hell, and I’m not going to take this anymore ! ») et surtout de sa pertinence aujourd’hui. A l’époque, les détracteurs du film lui reprochaient son cynisme alors qu’il entendait justement dénoncer celui des chaînes de télévision, ne reculant devant rien pour de bonnes audiences, et travestissant son département des informations qui, soumis à la même exigence de succès qu’un programme de divertissement, perd automatiquement son indépendance et son objectivité. Aujourd’hui, c’est son ton farouchement satirique qui fascine encore, poussant les situations vers des finalités si absurdes que Network ressemblerait presque à un film d’anticipation, extrapolant sur les conséquences futures du fonctionnement actuel de la chaîne (n’est-ce pas pour cela que le film débute sur la biture de Beale et Schumacher, deux anciens de la télévision noyant la fin de leur époque ?). C’est sans doute aussi par cela que Network fonctionne encore si bien, parce que la clairvoyance de Chayefsky, poussant la critique plus loin que ce qu’il a pu apercevoir durant ses quelques jours d’observation passés dans la newsroom de NBC, a permis à son scénario de dépasser sa contemporanéité immédiate pour rester valide plusieurs décennies plus tard, et de dépasser aussi le simple cadre télévisuel pour dénoncer des dysfonctionnements sociaux plus larges (par exemple avec le monologue bluffant de Ned Beatty, casté à la dernière minute et nommé aussi à l’Oscar pour quelques minutes d’apparition dans le film). Avec un tel script, déjà bien dosé en vitriol, Sidney Lumet n’a pas besoin de charger sa mise en scène pour asseoir son propos ; au contraire même, il a souhaité user d’une réalisation volontairement plate et factuelle pour mettre en évidence une corruption télévisuelle qui corrompt la caméra même !

Howard Beale (Peter Finch) est sur le point d’exploser. Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est que de la télé…

Lumet, Chayefsky et ses pages noircies de dialogues oblige, les acteurs ont la part belle dans Network, que ce soit William Holden assumant son âge pour faire sentir celui de son personnage poussé vers la sortie, Faye Dunaway en directrice des programmes effrayante de carriérisme, Robert Duvall gerbant son ambition de jeune patron aux dents longues, et puis Peter Finch, dont la disparition inattendue résonne tragiquement avec un personnage qu’il incarne avec une fièvre et une fureur qui n’ont rien perdu de leur puissance, qui deviennent même celles du film dans son ensemble. Une belle brochette d’acteurs qui participe à un film qui ne fait d’aucun d’eux le véritable protagoniste car c’est un système qu’on critique, et surtout qui n’épargne personne. Schumacher (Holden) se résigne à accepter son sort et devenir la caricature d’un soap opera. Christensen (Dunaway) est tellement formatée par la télévision qu’elle continue de parler d’audiences au lit dans sa séquence la plus hilarante. Et Beale, le présentateur révolté, n’est pas mieux loti, il est même le plus à plaindre : son instabilité psychologique croissante, du burn-out à la dépression aux visions d’illuminé, est sans cesse récupérée par la chaîne qu’il entend dénoncer, devenant lui-même un simple maillon de la chaîne. Et le public ? Chayefsky et Lumet ne l’oublient pas bien qu’il soit le grand absent du métrage – ce qui dit bien en soi son alarmante passivité. Transformé en chiffres, mesures et pourcentages abscons par les dirigeants de chaînes, on ne voit le public qu’une seule fois dans Network, quand il reprend le mantra de Beale pour le hurler de leurs fenêtres : simples silhouettes aperçues dans le « cadre » de leurs fenêtres d’appartement, les téléspectateurs sont totalement assujettis à leur chère petite lucarne (Netflix ? Non, non, je parle toujours de Network…). Comme il a commencé cet article, laissons les derniers mots à Aaron Sorkin : « La banalisation de l’information et la dévalorisation de la vérité ne sont qu’une partie de notre mode de vie actuel. Si seulement Chayefsky avait vécu assez longtemps pour écrire sur internet… »

BASTIEN MARIE


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