Cloud Atlas

mv5bmtczmtgxmjc4nf5bml5banbnxkftztcwnjm5mta2oa4040._v1_sy1000_cr006741000_al_Film multi-genres américain, allemand, hong-kongais, singapourien, chinois, australien (2012) de Tom Tykwer, Lana Wachowski et Lilly Wachowski, avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Jim Sturgess, Doona Bae, Ben Wishaw, Hugo Weaving, Keith David, James D’Arcy, David Gyasi, Susan Sarandon et Hugh Grant – 2h52

Dans six époques différentes, les âmes de plusieurs personnes, à un moment décisif de leurs vies, sont étrangement liées les unes aux autres…

J’ai vu Cloud Atlas au cinéma. Pas à sa sortie, non, il y a juste quelques jours lors d’une séance programmée par le Cinemoviking à Saint-Lô et l’association Back to the Bobine (dans laquelle j’ai des parts, mais passons). Je m’attendais déjà à ce que le film soit bon puisque l’autre Super Marie l’a vu trois fois à sa sortie, et un pote au goût très sûr me l’avait prêté en bluray, halluciné par le fait que je ne l’avais pas encore vu. Je vais pouvoir le lui rendre en lui disant que je l’ai finalement découvert au cinéma… enfin, je ne vais peut-être pas le lui rendre maintenant non plus car je me referais bien trois, quatre fois cette expérience cinématographique unique.

Cloud Atlas est né sur le plateau de V pour vendetta (2005) où Natalie Portman donne aux sœurs Wachowski le roman de David Mitchell paru l’année précédente en pensant que ça pourrait les intéresser. L’actrice (qui devait jouer Sonmi mais dû décliner pour cause de grossesse) ne s’y est pas trompée : les réalisatrices se passionnent aussitôt pour le roman et, en se renseignant sur les droits d’adaptation, découvrent que Tom Tykwer est déjà en train de développer le projet. Elles s’allient immédiatement à lui, en se partageant la réalisation de trois épisodes chacun (1849, 2144 et 2321 pour les Wachowski, 1936, 1973 et 2012 pour Tykwer), et elles le convainquent de faire jouer les différentes époques par les mêmes acteurs. Dont un Tom Hanks qui ne tarira jamais d’éloges sur le film, le considérant comme son préféré de sa carrière, ainsi que sur la performance de son collègue Hugh Grant, engagé à la dernière minute ! Commence un développement de cinq ans (ce qui est finalement assez court pour un film d’une telle ampleur) et un financement récolté auprès d’une demi-douzaine de pays différents (ce qui confirme bien l’universalité inhérente du projet qui ne pouvait raisonnablement pas passer par une major), les Wachowski investissant même quelques millions personnels pour atteindre un budget avoisinant les 100 millions de dollars, ce qui fait de Cloud Atlas le film indépendant le plus cher de l’histoire du cinéma. À sa sortie, le film fait un petit succès d’estime, récoltant 130 millions de dollars au box-office mondial, et devrait connaître une destinée de film culte portée par la ferveur de ses fans, dont Tom Hanks et mon pote (auquel, à la réflexion, je ne redonnerai peut-être jamais le bluray !).

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Le chef des Kona (Hugh Grant), terrifiants cannibales du monde post-apocalyptique : selon Tom Hanks, le film vaut le coup rien que pour ce genre de rôle de composition…

Ce qui est déjà formidable avec Cloud Atlas, c’est qu’on a six films en un : un swashbuckler, un drame pré-Seconde Guerre mondiale, un thriller parano 70’s, une comédie british, un film de SF et un post-apo. Six genres pour six histoires se déroulant dans six époques toutes liées entre elles au montage, pouvant faire craindre un ensemble chaotique dans la première heure (le temps de poser tous les postulats), mais qui se révélera finalement d’une fluidité incroyable. C’est déjà un réel tour de force de faire accepter si aisément au spectateur un concept a priori complexe et qui finit par devenir si intuitif et ludique (car nul n’ignore qu’un des plaisirs du film est aussi de jouer à reconnaître les acteurs dans chaque époque). La magie séduit particulièrement dans ses nombreux montages alternés, faisant rimer entre elles les époques grâce à des motifs communs ou des situations semblables, qui allient parfois des histoires complètement opposées. Par exemple ce moment où le film monte en alternance les évasions d’un côté de Sonmi à Néo-Séoul devant échapper à des vaisseaux au péril de sa vie et de l’autre l’éditeur Cavendish et sa bande de retraités mettant à exécution leur plan burlesque pour s’échapper de l’hospice : l’alternance est d’autant plus audacieuse que les deux séquences ne se désamorcent nullement l’une l’autre, l’enjeu commun transcendant le ton, dramatique ou comique, qu’on lui donne. Le fait que Tom Tykwer soit aussi musicien (et il y aurait sans doute beaucoup à dire du score qu’il co-signe avec Reinhold Heil et Johnny Klimek, mais n’en étant qu’à la première vision, je passe mon tour) a sans doute beaucoup à voir avec l’ahurissante mélodie qu’il tire de cette cacophonie narrative, tandis que de leur côté, les Wachowski, après avoir passablement titillé l’intellect du spectateur avec la trilogie Matrix, en appelle cette fois à son instinct. L’ensemble est si étourdissant qu’il invite aussitôt à la revoyure pour explorer plus avant la perméabilité des époques (chacune d’elles devenant fiction dans la suivante) et l’évolution des personnages au fil de leurs réincarnations (le bon samaritain Jim Sturgess aidant les autres à se libérer de leur condition, Keith David se dressant toujours plus contre le système, un Hugh Grant étonnant en enflure éternelle, exploitant les autres).

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La journaliste Luisa Rey (Halle Berry) et son garde du corps Joe Napier (Keith David) n’ont plus aucun doute : ils sont bien dans un thriller parano des 70’s !

Une critique que j’ai pu entendre ou lire ici et là est que Cloud Atlas manquait de fond. C’est vrai que le film s’en tient à des thématiques générales comme la liberté, la résistance à l’oppression ou la rédemption. Mais je trouve que c’est la forme qui fait le fond. Le télescopage des histoires met en évidence l’importance de ces thématiques dans toute existence humaine et, comme on l’a vu plus haut, peu importe le ton qu’on y pose. La forme démontre aussi la nature cyclique de l’Histoire et le besoin pour les hommes de la narration pour pouvoir l’appréhender, dès l’ouverture du film au coin du feu (et en constatant étrangement que tout au long de l’histoire de l’humanité, Hugo Weaving a toujours été le méchant). La façon dont une vie d’autrefois devient l’histoire d’une autre époque ne manque pas d’ironie, comme l’autobiographie d’Ewing dont Frobisher ne pourra lire que la moitié, ou la référence à Soleil vert, simple blague pour Cavendish mais sombre réalité pour Sonmi. Une profondeur qui encore une fois se ressent instinctivement et nous fait accepter sans mal les idées de réincarnations et de karma autour desquelles tourne Cloud Atlas. À ce titre, il est tragique de constater que l’idée de faire jouer des personnages de différents genres et ethnies aux mêmes acteurs serait aujourd’hui, juste huit ans plus tard, sujet à d’absurdes polémiques. La preuve, Halle Berry, qui joue ici aussi bien une afro-américaine qu’une indigène, une juive, une indienne ou un vieux coréen, a dû récemment renoncer à un rôle transgenre sous la pression d’une vague de critiques sur internet. Alors que cette idée, au cœur de Cloud Atlas, primordiale pour les Wachowski, frères devenus sœurs, incarne l’universalité et l’humanisme suprêmes du film, qui ne raconte finalement rien d’autre que le fait que l’existence humaine est la même partout, à tous les âges, faite de choix et d’actions qui trouveront toujours une répercussion. Pas mal pour un film qui n’a pas de fond et qui représentera toujours mieux l’humanité que les futiles discours de représentativité qui ne préoccupent que les exécutifs de studios ou les flux ininterrompus de sottises anonymes sur les réseaux sociaux…

BASTIEN MARIE


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