Lucky Strike

2331896Jipuragirado japgo sipeun jimseungdeul / Beasts That Cling to the Straw Polar coréen (2020) de Kim Yong-hoon, avec Jung Woo-sung, Jeon Do-yeon, Bae Seong-woo, Shin Hyun-bin, Jung Ga-ram, Park Ji-hwan, Jeong Man-sik, Bae Jing-woong et Youn Yuh-jung – 1h48

Un agent des douanes, un employé de sauna, une tenancière de bar et une call-girl battue, tous aux abois et désireux d’un nouveau départ, gravitent dangereusement autour d’un sac Louis Vuitton contenant un demi-million de dollars…

Les succès de Dernier Train pour Busan (dont on attend impatiemment la suite, Peninsula, prévue pour octobre) et surtout de Parasite semblent avoir convaincu les distributeurs français d’un potentiel commercial du cinéma coréen à la hauteur de son excellente réputation. Au déconfinement, c’est Wild Bunch qui tente sa chance avec Lucky Strike, premier film de Kim Yong-hoon passé notamment par le festival de Beaune. Kim fut longtemps un cadre anonyme de la major coréenne CJ Entertainment (à en croire IMDb, il aurait été une petite main des inénarrables Aventures de Rocky & Bullwinkle il y a vingt ans) et, sans doute en quête d’une implication artistique plus conséquente, il s’est lancé dans la réalisation. À la recherche d’un sujet capable de porter ses aspirations de mise en scène sur un long-métrage, il jette son dévolu sur un roman japonais de Keisuke Sone, racontant la valse de plusieurs personnages désespérés autour d’un sac contenant un joli magot (un demi-million de dollars donc, ce qui fait un demi-milliard de wons). Intrigue retorse baignée d’humour noir : Kim Yong-hoon tient son parfait prototype de polar coréen à même de démontrer ses capacités de cinéaste et scénariste.

Lucky Strike est effectivement une bonne carte de visite, mais guère plus. Kim Yong-hoon montre une habileté scénaristique et une élégance de mise en scène qui sont devenues bien familières en vingt ans de cinéma coréen qui nous parvient. Son premier long-métrage est assez drôle et divertissant mais on ne devrait pas en garder un souvenir aussi durable que les films de ses compatriotes. Certes, il joue avec la temporalité de son récit pour mieux perdre le spectateur dans les méandres de son film noir, astuce pouvant autant plaire qu’agacer. Il faut toutefois lui reconnaître qu’il a su éviter les pièges qui pendent au nez du jeune réalisateur voulant trop montrer de quoi il est capable. Ainsi, l’humour de Lucky Strike est bien dosé tout du long, maîtrisant son ironie et ses saillies grand-guignolesques, et surtout la mise en scène, épaulée par le chef op Kim Tae-sung (Tunnel), est assurée sans être tape-à-l’œil, évitant soigneusement d’être aussi clinquant qu’un Sans pitié par exemple. C’est là le plus gros risque quand on se lance dans un film criminel choral, celui de viser aussitôt le niveau d’un Tarantino pour dégringoler aussi vite à celui d’un Guy Ritchie, piège d’Icare que Kim Yong-soo a su sagement esquiver. Enfin, le jeune réalisateur a pour lui un solide casting (Youn Yuh-jung, actrice de grande renommée depuis La Femme insecte, Jeon Do-yeon vue dans The Housemaid, Jung Woo-sung qui était le bon du Bon, la Brute et le Cinglé, Bae Sung-woo, mari violent de Blood Island) qui nous fait malheureusement regretter qu’il n’ait pas un peu plus accentué l’acidité de sa fable.

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Tae-young (Jung Woo-sung), ici avec son complice la Carpe (Park Ji-hwan), fume une Lucky Strike, sa cigarette porte-bonheur, qui est floutée sans doute pour cacher la marque…

Mettons de côté le titre français, coup de pub d’une fameuse marque de cigarettes (vous verrez d’ailleurs que fumer est vraiment dangereux pour la santé), pour revenir au titre international qui décrit mieux le film, Beasts That Cling to the Straw (les bêtes qui s’accrochent à la paille). Car Kim Yong-hoon dresse une belle galerie de personnages désespérés et galériens, tous victime d’un capitalisme cruel dont ils sont bien en peine de s’approprier les rouages. Tous attirés par le magot comme des moustiques par la lumière, ils sont d’une ambiguïté savoureuse, entre les proies devenant prédateurs et les stratèges dont on ne sait s’ils ont trois coups d’avance ou de retard (notamment le flic : est-ce qu’il a un flair incroyable ou juste une chance insolente dont il ne se rend même pas compte ?). Des personnages assez attachants à cause de l’épée de Damoclès qui pèse sur eux – l’épée étant en l’occurrence un terrifiant homme de main spécialisé dans la vivisection. Malheureusement, leurs mésaventures n’intéressent vraiment Kim Yong-hoon que pour leurs potentialités narratives et la portée acerbe de Lucky Strike se trouve amoindrie par la recherche d’efficacité à tout prix. Encore une fois, l’exécution compte plus que les intentions, et on est en droit d’attendre un peu plus d’un film coréen…

BASTIEN MARIE


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