Little Big Man

mv5bmwqwntzjntgtmgqyms00zti3lwfknzetyzixm2ewzgyxmdu4xkeyxkfqcgdeqxvymjuzoty1ntc40._v1_Western américain (1970) d’Arthur Penn, avec Dustin Hoffman, Chief Dan George, Faye Dunaway, Richard Mulligan, Martin Balsam, Jeff Corey, Aimee Eccles, Kelly Jean Peters et Carole Androsky – 2h19

Interrogé par un journaliste sur la bataille de Little Bighorn dont il serait le seul survivant blanc, Jack Crabb, 121 ans, raconte sa vie dans l’Ouest américain partagée entre les Cheyennes et l’armée du général Custer…

Attention, cette bafouille peut contenir des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Ce 22 juin, ça y est, les salles de cinéma se sont enfin rouvertes et nous espérons qu’elles auront manqué à assez de monde pour relancer l’exploitation après ce gros coup dur. Pour ma part, j’ai eu du bol : le premier film revu en salles à cette date fut Little Big Man, le superbe western d’Arthur Penn. En plus de retourner au cinéma, on pouvait en profiter aussi pour y voir de grands espaces au milieu d’un public très réceptif au film, à son humour autant qu’à sa profonde émotion.

Dès le début des années 60, Arthur Penn a dans l’esprit de faire un film sur les indiens d’Amérique. Lors de ses recherches sur le sujet, il tombe sur le roman Mémoires d’un visage pâle de Thomas Berger et a immédiatement envie de l’adapter. Il en confie le rôle principal à Dustin Hoffman, alors une star montante (il n’a que cinq films mais déjà deux nominations aux Oscars à son actif), déjà très adepte de la Méthode Actors’ Studio (pour avoir la voix éraillée d’un homme de 120 ans, il hurle pendant une heure non-stop !), et il ne sera pas nommé à l’Oscar cette fois mais décrochera un record dans le Guiness Book, celui de l’acteur ayant joué un personnage sur la plus grande étendue d’âge, de 17 à 121 ans ! Face à lui, dans le rôle de son grand-père indien Old Lodge Skins, après avoir envisagé des acteurs blancs tels que Laurence Olivier et Marlon Brando, Arthur Penn finit par caster Chief Dan George qui deviendra le premier acteur indien nommé à l’Oscar. Durant le tournage très long, se déroulant en Californie, au Montana et au Canada, Penn se dira frustré par l’ampleur un peu trop hollywoodienne de la production, avec sa très grande équipe de techniciens syndiqués pas assez artistiquement impliqués à son goût. À tel point que le réalisateur mettra quelques années à se rendre compte que Little Big Man lui est très personnel. À sa sortie aux Etats-Unis, Little Big Man ne fonctionne pas immédiatement, décontenançant sans doute par sa dimension démystificatrice, et dut attendre un accueil international plus encourageant pour obtenir de meilleures entrées sur sa terre natale.

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Jack Crabb (Dustin Hoffman) plongé dans ses souvenirs à l’âge respectable de 121 ans : une des plus belles preuves du génie du maquilleur Dick Smith.

L’intention démystificatrice de Little Big Man est claire dès son ouverture : quand le journaliste lui demande de lui parler de l' »aventure » de Little Big Horn, Jack Crabb, soudain plus alerte, lui somme d’allumer son magnétophone pour recueillir son témoignage, lui qui a vu le général Custer et les Cheyennes « pour ce qu’ils étaient ». En quelques dialogues qui nous happent immédiatement dans l’importance de ce témoignage, Arthur Penn rejette le folklore du western triomphant pour en offrir une vision plus juste et documentée, en particulier des indiens et de leur extermination. Même si leur représentation a évolué dans l’histoire du western (il suffit de revoir la filmographie de John Ford pour s’en convaincre), ombres et figures menaçantes devenant peu à peu des personnages à part entière, les indiens n’étaient encore joués que par des blancs avant qu’arrive Chief Dan George. Little Big Man n’est pas le seul film de l’époque à aborder la culture indienne (l’ont aussi fait la même année Soldat bleu de Ralph Nelson et Un homme nommé Cheval d’Elliot Silverstein), mais le film d’Arthur Penn est le plus mémorable grâce à son alternance entre le monde blanc et le monde indien à travers les aventures de Jack Crabb passant sans cesse de l’un à l’autre. Ce héros en constante recherche identitaire (trop blanc pour les indiens, trop indien pour les blancs) nous permet d’adopter un point de vue qui balance entre les deux camps plutôt que de juger l’un à partir de l’autre, et le film est riche des nombreux contrastes moraux qu’il trouve dans l’observation consciencieuse des deux sociétés.

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Jack Crabb et son épouse Sunshine (Aimee Eccles) : « Tu m’excuses, chérie, je retourne chez les blancs cinq minutes… »

Ce point de vue s’épanouit dans une épopée picaresque irrésistible dont l’humour très présent ne rend qu’encore plus fort la mélancolie d’un Ouest finissant. D’un côté, on découvre la culture indienne, qui ne manque pas d’étonner par ses valeurs dont Crabb fait maladroitement l’apprentissage (humiliant à répétition et bien malgré lui le pauvre Younger Bear) ou par les propos parfois loufoques d’Old Lodge Skins, et qui est condamnée à disparaître. De l’autre, on trouve une vision ironique et iconoclaste de l’Ouest américain, peuplé de personnages très drôles (l’épouse bigote un peu trop tentée par l’adultère, l’apothicaire escroc perdant régulièrement des parties de son corps) et de légendes peu flattées (Wild Bill Hickok est un vrai névrosé voyant des tueurs partout, et le général Custer un mégalomane psychotique) dont Crabb découvre le sort peu enviable à chaque nouvelle rencontre. L’Ouest n’y est donc pas montré sous son meilleur jour et pour cause, puisque la barbarie y vient du camp soi-disant civilisé, et Little Big Man se trouve pris dans un effroyable cycle de l’histoire américaine : au moment où Arthur Penn reconstitue le massacre de la Washita River de 1868, le massacre de My Lai a lieu au Vietnam en 1968, cent ans plus tard. L’horreur passée racontée par Penn résonne avec l’horreur qui lui est contemporaine, et Little Big Man montre implicitement un impérialisme américain qui s’abat au-delà de ses frontières. Il ne manquait plus que le général Custer fasse jouer la chevauchée des Walkyries à ses hommes et aime l’odeur du napalm le matin pour ressembler à un fameux lieutenant-colonel du cinéma…

Little Big Man est donc chargé d’histoire comme suffit à le montrer le vieil homme (superbe maquillage de Dick Smith) qu’on retrouve à la fin du film et de son récit, dernier survivant qui a le malheur de survivre à tout (et comme en plus le cinéma a le don de rendre immortel…). C’est donc le petit grand homme de Little Big Horn, dont la petite histoire fait revivre la grande, incarné par un Dustin Hoffman de petite taille mais de grand talent. Quant au film, lui, c’en est assurément un grand !

BASTIEN MARIE

Autre film d’Arthur Penn sur le Super Marie Blog : Le Gaucher (1958)


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