Da 5 Bloods

mv5bnjk4njqzmwqtyjjjmi00odu3ltk2mtctzjbjzteznjy1nta1xkeyxkfqcgdeqxvymtkxnjuynq4040._v1_sy1000_cr006751000_al_Film de guerre américain (2020) de Spike Lee, avec Delroy Lindo, Clarke Peters, Jonathan Majors, Norm Lewis, Isiah Whitlock Jr, Mélanie Thierry, Paul Walter Hauser, Jasper Pääkkönen, Johnny Nguyen, Jean Reno et Chadwick Boseman – 2h35

Quatre vétérans afro-américains reviennent au Vietnam pour récupérer le trésor de guerre qu’ils avaient enterré dans la jungle avec leur charismatique chef, Stormin’ Norman, mort au combat…

Il y a deux ans, Spike Lee faisait un incroyable come-back avec BlacKkKlansman, son meilleur film depuis longtemps qui le repositionnait fort justement comme le parrain d’un cinéma afro-américain aujourd’hui florissant, et qui lui permettait enfin d’être récompensé à Cannes et aux Oscars dont il était jusque là reparti bredouille. Le lendemain de la cérémonie des Oscars justement, Lee prenait un avion pour la Thaïlande pour tourner Da 5 Bloods, son nouveau film chez Netflix qu’il devait présenter hors-compétition au festival de Cannes dont il aurait été le président du jury. Un virus et des mouvements de protestation contre le racisme plus tard, le festival de Cannes n’a pas eu lieu et Da 5 Bloods sort à poing nommé dans cette forte période de confusion sur Netflix qui n’a eu aucun mal à en faire son film-événement.

Spike Lee revient donc au film de guerre après Miracle à Santa Anna (2008), qui avait connu une diffusion beaucoup plus difficile, avec le même but de parler de soldats afro-américains souvent secondaires ou absents des films de guerre, cette fois durant le conflit vietnamien. Au départ, le scénario de Danny Bilson et Paul De Meo parlait de vétérans blancs et était destiné à Oliver Stone. Quand le projet est au point mort, le producteur Lloyd Levin apprend dans une interview que Le Trésor de la Sierra Madre, principale influence du script, est l’un des films préférés de Spike Lee et il le lui propose. Lee accepte, réécrit le script avec son fidèle partenaire d’écriture Kevin Willmott et embarque sa troupe d’acteurs, parmi lesquels Chadwick Black Panther Boseman dans le rôle du charismatique Stormin’ Norman, crapahuter dans la jungle thaïlandaise et les rues de Hô Chi Minh-Ville. Privé de sa projection cannoise, Da 5 Bloods reçoit des critiques plutôt favorables alors qu’il n’est pas vraiment le grand film attendu, partageant les faiblesses de Miracle à Santa Anna.

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Spike Lee et son escouade – Isiah Whitlock Jr, Delroy Lindo, Jonathan Majors, Clarke Peters et Norm Lewis – le poing levé depuis cinquante ans.

Da 5 Bloods s’ouvre judicieusement sur une interview de Mohammed Ali expliquant son refus de s’engager au Vietnam, définissant parfaitement le dilemme des soldats afro-américains enrôlés dans ce conflit : pourquoi aller se battre à l’autre bout du monde pour un pays leur refusant leurs droits civiques ? Après un montage d’archives de sa spécialité (pas de doute, on est bien dans un « Spike Lee joint ») au son de l’album What’s Going On inspiré à Marvin Gaye par l’expérience de son frère sur le front qui rythme régulièrement le film, on arrive au Vietnam en même temps que les quatre vétérans dont les retrouvailles et le « retour au pays » vont questionner l’héritage d’une guerre qui, pour eux, ne s’est jamais vraiment terminée. Un parti-pris de Spike Lee révèle particulièrement sa démarche : dans les flash-backs, ce sont les mêmes acteurs qui jouent les personnages sans chercher à les rajeunir, face à un Chadwick Boseman qui, lui, reste jeune puisqu’il y est resté. Un parti-pris judicieux à la fois pour le traitement des personnages (ils se voient non pas à travers le regard de ce qu’ils ont été mais de ce qu’ils sont devenus, hantés par cette guerre) que pour le propos historique qui, par définition, consiste à regarder le passé à partir du présent qu’il continue de nourrir. C’est ainsi que Da 5 Bloods parle aussi bien des films sur le Vietnam (de nombreuses citations d’Apocalypse Now à une évocation de Stallone et Chuck Norris) que de Donald Trump, du tiraillement du soldat noir que de son stress post-traumatique, de la présence française (caricaturalement incarné par Jean Reno) que des dégâts actuels du conflit (avec le trio de démineurs mené par Mélanie Thierry). Da 5 Bloods ne manque clairement pas d’ambition ; pour tout dire, il a même les yeux plus gros que le ventre.

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Stormin’ Norman (Chadwick Boseman), leader charismatique des 5 bloods foudroyé dans sa jeunesse.

À vouloir embrasser une telle amplitude thématique, Da 5 Bloods en devient un film bancal et inégal, partagé entre bonnes idées et gros sabots. À l’image de ces scènes de guerre tournées en 16 mm au format carré, à la fois une reproduction des images télévisées du conflit qui parvenaient aux américains et un cache-misère pour des séquences manquant de souffle épique. Le film manque aussi de rythme, accusant un passage à vide à partir du moment où les vétérans partent à la recherche de leur trésor dans la jungle, aventure paresseuse à la faible portée allégorique. Dès lors, Da 5 Bloods se défile au fil de ses 2h35, une durée qui semblait légitime et qui devient pourtant bien longue. Plus le film avance et plus on se rappelle que Spike Lee fait rarement dans la demi-mesure (les revirements des liens entre les personnages ou l’apparition du fantôme de Norman ne sont pas des plus subtils) et peu à peu, les imperfections et facilités du film s’incarnent dans le personnage de Paul, joué par Delroy Lindo. Le personnage est pourvu de tant de facettes (son traumatisme, ses liens avec son fils, son soutien à Trump, sa démesure quasi-shakespearienne) qu’il menace sans cesse de submerger son réalisateur et son interprète. Malgré son pitch alléchant, son propos essentiel, son souci historique, ses acteurs attachants, ses idées de mise en scène et tout son amour pour Marvin Gaye, Da 5 Bloods ne parvient pas à équilibrer son récit avec son militantisme, ce qui va encore donner autant de grain à moudre aux admirateurs qu’aux détracteurs de Spike Lee…

BASTIEN MARIE

Autres films de Spike Lee sur le Super Marie Blog : Inside Man (2006) ; BlacKkKlansman (2018)


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