La Reine du mal

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Edmund Blackstone, auteur de romans horrifiques, fait un cauchemar récurrent dans lequel trois de ses personnages – une séduisante reine, un nain sadique et un bourreau gigantesque – massacrent sa famille et ses amis. Lors d’un week-end dans sa maison de campagne, il découvre que son cauchemar pourrait devenir réalité…

Oliver Stone aimerait sans doute penser que son premier film est Salvador (1986). Mais non, son premier film, c’est bel et bien La Reine du mal (ou Seizure en VO), un film d’horreur fauché dont le réalisateur se souvient avec humour : « Il fallait vraiment être sous LSD pour réaliser un truc pareil. Et justement, je l’étais. » Comme tant d’autres films, Seizure est né d’un cauchemar de son réalisateur, identique à celui qui assaille son protagoniste. Au réveil, il en rédige avec Edward Mann un script qui séduit un duo de producteurs canadiens, Garrard Glenn et Jeffrey Kapelman, auquel il faut ajouter un troisième financier officieux, Michael Thevis, mafieux et magnat du porno qui profite de la production de Seizure pour blanchir son argent sale ! Argent qui permet néanmoins de se payer un beau casting : Jonathan Frid, vedette de la série Dark Shadows, Martine Beswick, deux fois James Bond girl et inoubliable sister Hyde dans Docteur Jekyll et Sister Hyde de Roy Wark Baker, Hervé Villechaize, l’acteur nain de L’Homme au pistolet d’or et L’Île fantastique, et Mary Woronow, ancienne égérie de la Factory d’Andy Warhol et future gloire de la série B devant la caméra de son ami Paul Bartel (La Course à la mort de l’an 2000).

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Martine Beswick et Mary Woronow, deux reines de l’horreur pour augmenter la production value du premier effort d’Oliver Stone.

Tout ce beau monde plus la quarantaine de membres de l’équipe technique se réunissent dans une maison de Val-Morin au Québec qui accueille le tournage durant l’hiver glacial de 1973 (Mary Woronow, qui a une scène où elle doit courir dehors en sous-vêtements, se souvient particulièrement des basses températures). La maison dispose d’une tuyauterie si bruyante qu’il est formellement interdit d’aller aux toilettes ou prendre une douche durant les prises. Tandis que Stone, stone, s’engueule avec son chef-opérateur imposé trop vieux pour ces conneries et que Villechaize peste contre son costume ridicule, Martine Beswick, pour réchauffer l’ambiance, distribue à tout le monde de la sangria de sa confection dopée aux amphétamines (oui, oui, comme dans Climax !). Affolant tous les hommes de l’équipe, véritable prêtresse de ce tournage tournant au chaos, Beswick raconte : « Au bout de quelques jours, nous avons tous plus ou moins perdu les pédales. L’alcool coulait à flot car nous avions constitué une sérieuse réserve de bouteilles de vin. Tout le monde picolait ! Peu à peu, je me suis transformée en mon propre personnage, la Reine du mal. Je réprimais violemment les gens qui abandonnaient sur place leurs déchets. Je laissai des mots du genre : « Si vous ne nettoyez pas après vous, je vous tuerai ! ». »

Forcément, le joyeux bordel de la production se retrouve dans le projet final. Et heureusement d’ailleurs, car sans cela La Reine du mal n’aurait été qu’un home invasion assez paresseux, juste égayé par son improbable trio de boogeymen, et ni Stone ni nous ne nous en souviendrions avec tant de tendresse. Le film est donc pour le moins bordélique. Le scénario laisse libre cours à des séquences assez improbables, comme celle d’une veuve conversant avec son défunt mari avant de succomber à une crème anti-rides létale, ou une autre montrant une course à pied dont le perdant sera la prochaine victime de la reine. Le casting est également inégal : si les sublimes Martine Beswick et Mary Woronow sont évidemment rodées aux exigences du genre, Jonathan Frid, aux faux airs de Harry Dean Stanton, semble traîner une lassitude bien réelle et Hervé Villechaize cache parfois mal sa consternation. En revanche, La Reine du mal n’est pas aussi psychédélique que ce dont se souvient Stone : le chef op ne s’est effectivement pas foulé et le film souffre de sa caméra portée fadasse, faisant penser à de la vidéo avant l’heure. Stone a essayé de rattraper ça en post-prod, avec un montage erratique qu’il a assuré lui-même et qui justifie bien le titre original, Seizure signifiant crise d’épilepsie !

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Serge Kahn (Roger De Koven) est plus philosophe que ses compagnons d’infortune face à la mort imminente…

En revanche, ce qu’on peut concéder à Seizure sans fausse indulgence, c’est sa volonté de créer et de raconter à tout prix, le prix n’étant pas très élevé. Le film racontant comment le subconscient d’un auteur surgit avec fracas dans sa réalité, dans une évidente pulsion autodestructrice (qui ne fait pas de mal vu la monstruosité grotesque des personnages réels, en premier lieu le protagoniste très lâche), on ne peut s’empêcher de l’attribuer à un Stone ne pouvant plus attendre de se mesurer à son baptême du feu, avant la partie plus « noble » de sa filmographie, pour une large part consacrée à exorciser un autre cauchemar, celui du Vietnam. Si la psychanalyse des auteurs a toujours ses limites, elle en a encore plus avec un film comme Seizure dont on craindrait presque de se perdre dans ses méandres. Car Stone, en bon jeune réalisateur aussi généreux qu’inconscient, n’y a pas été de main morte, passant sans ciller des affres de la création à la peur de la sexualité, d’angoisses ésotériques à la critique sociale au vitriol, dans un home invasion évidemment trop étriqué pour atteindre tous ces horizons thématiques. Heureusement, Oliver Stone a ensuite calmé cette fièvre en écrivant des scénarios récompensés, mais son Seizure reste une curieuse expérience, un premier film détonnant, et un film d’horreur trop zinzin pour se contenter de tomber dans l’oubli.

BASTIEN MARIE

Autre film d’Oliver Stone sur le Super Marie Blog : La Main du cauchemar (1981)


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