Tant qu’il y aura des hommes

mv5bmtyzyjywn2utztfkmi00odexlthkymqtyzbjody3ntq3ytgwxkeyxkfqcgdeqxvymdi2ndg0nq4040._v1_sy1000_cr007361000_al_From Here to Eternity Drame américain (1953) de Fred Zinnemann, avec Burt Lancaster, Montgomery Clift, Deborah Kerr, Donna Reed, Frank Sinatra, Philip Ober, Ernest Borgnine et Jack Warden – 1h58

Dans une base militaire de Hawaï en 1941, un sergent entretient une liaison avec la femme de son supérieur tandis qu’un soldat fraîchement arrivé, refusant de rejoindre l’équipe de boxe de la garnison, reçoit des humiliations quotidiennes…

Huit Oscars, record alors partagé avec Autant en emporte le vent avant l’arrivée de Ben-Hur, et second plus gros succès au box-office de l’année 1953, juste doublé par La Tunique qui avait pour lui son Cinemascope flambant neuf : il y a quoi permettre à Tant qu’il y aura des hommes de faire son trou dans l’histoire du cinéma américain. Pourtant, sa production fut assez compliquée, menacée par des tensions comme un ciel orageux pesant sur son décor hawaïen. À l’origine du film, comme souvent, il y a un best-seller de James Jones, vétéran du Pacifique, dont Harry Cohn, alors patron tyrannique de la Columbia, achète les droits par défi : à cause de sa longueur de plus de 800 pages, de son langage de charretier et de ses allusions (homo)sexuelles, le roman est jugé inadaptable. Cohn confie le film à Fred Zinnemann sur l’insistance du scénariste Daniel Taradash et sur la foi de ses autres titres sur des militaires (en particulier Les Anges marqués qui offrit son premier rôle à Montgomery Clift) et la collaboration sera houleuse, le réalisateur imposant à son producteur le noir et le blanc, le modeste format 1.37 et le casting (Cohn voulait Mitchum, Aldo Ray, Hayworth et Eli Wallach, on ne lui cédera que Donna Reed). Sur le plateau, l’ambiance n’est pas beaucoup plus sereine, notamment à cause de la rivalité entre Burt Lancaster et Clift (les acteurs se tireront si bien la bourre qu’ils passeront tous deux à côté de l’Oscar) et la surveillance étroite de la censure et de l’armée, craignant de voir un film sur des soldats débauchés. Au final, Tant qu’il y aura des hommes fit un carton (voir plus haut), sans doute expliqué par le parfum de subversion du roman original.

C’est en tous cas ce que laisse penser l’affiche qui scande : « Le roman le plus audacieux de notre temps porté honnêtement à l’écran ! » Et même si la séquence la plus emblématique de Tant qu’il y aura des hommes est l’étreinte ardente sur la plage du roc Lancaster fondant dans les bras de Deborah Kerr, sans doute un sommet d’érotisme à l’époque, le film de Fred Zinnemann donne surtout l’impression tenace, comme dans certaines adaptations de Tennessee Williams, d’être beaucoup plus sage que son modèle. Les bordels deviennent des nightclubs, les prostituées des hôtesses (ce qui va mieux au glamour de Donna Reed), l’homosexualité n’est pas même sous-entendue, et le tout évidemment sans gros mots ! Montgomery Clift et Frank Sinatra (ce dernier relançant sa carrière après sa douloureuse séparation d’Ava Gardner) ont beau essayer d’insuffler un peu de fièvre au film, leurs efforts restent assez vains dans cette chronique au rythme d’une croisière hawaïenne. Quand on sait qu’il aurait popularisé les chemises à fleurs de l’île, Tant qu’il y aura des hommes aurait presque des airs de film de vacances à peine gâchées par Pearl Harbor !

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Sergent Warden (Burt Lancaster) et Karen Holmes (Deborah Kerr) dans l’écume de leur passion adultère : sympa, ces vacances !

Je charge un peu la mule de Fred Zinnemann tentant tant bien que mal de conserver la noirceur du propos (d’où le noir et blanc, de peur que la couleur n’édulcore). Le réalisateur du crépusculaire Le Train sifflera trois fois étant rôdé aux « films à message », il n’est pas également inspiré par tous les aspects du métrage : s’il est très à l’aise pour montrer l’adversité à laquelle doit faire face le personnage de Montgomery Clift, refusant de se conformer à l’uniformité militaire, Zinnemann semble en revanche peu intéressé par la relation adultère de Lancaster et Kerr. Dès lors, sa priorité semble surtout être la bonne conduite du récit, laissant toute la place à l’interprétation des acteurs, principaux (le duel Lancaster/Clift, comparant le bon et le mauvais soldat) ou secondaires (notamment un Ernest Borgnine succulent en gardien de prison sadique). Intrigue de best-seller sulfureux à l’ombre de la grande histoire, toute-puissance d’acteurs appliqués prêts à prendre d’assaut les tapis rouges : Tant qu’il y aura des hommes n’aurait-il pas inventé la formule aujourd’hui bien connue du « film à Oscars » ?

BASTIEN MARIE


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