Profession : Reporter

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Dans un hôtel africain, un reporter épuisé profite de la mort du résident de la chambre voisine, un trafiquant d’armes, pour prendre son identité…

Aux avant-postes du cinéma moderne des années 60, Michelangelo Antonioni, ancien critique et journaliste, se faisait un point d’honneur à libérer sa mise en scène du diktat narratif, laissant sa caméra vagabonder loin d’une intrigue souvent minimaliste pour explorer des thèmes et émotions plus profonds. Ainsi, à titre personnel, Antonioni sera toujours pour moi lié au bon souvenir d’une projection de La Notte (1961) avec deux amis à la sortie de laquelle nous étions d’accord pour dire que nous ne savions pas exactement de quoi le film voulait parler, mais qu’il était réalisé de main de maître ! De fait, le réalisateur avait une sorte de méfiance pour le scénario devenu aujourd’hui tout-puissant (et que je partage humblement avec lui) : « J’ai toujours pensé que les scénarios sont des pages mortes. Je l’ai même écrit. Ce sont des pages qui supposent le film et qui, sans le film, n’ont pas de raison d’être. »

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Sur le tournage, Antonioni couronne sa star…

D’ailleurs, Profession : Reporter, troisième et dernier film anglophone qu’Antonioni tourne pour la MGM après le succès public et critique de Blow Up (1966), Palme d’or à Cannes, et Zabriskie Point (1970) qui, lui, avait beaucoup plus déconcerté son monde, est le seul film de son auteur dont il n’est pas à l’initiative du scénario. Celui-ci part en effet d’une idée originale de Mark Peploe (Le Dernier Empereur), avec cet échange d’identité propice à un film d’espionnage qu’Antonioni, fidèle à lui-même, va soigneusement esquiver. Envisageant un moment Donald Sutherland dans le rôle de son reporter usé, Antonioni confie finalement le rôle à Jack Nicholson, tout juste oscarisé pour Vol au-dessous d’un nid de coucous. L’acteur considérera Profession : Reporter comme son film préféré de sa riche carrière, remettant vingt ans plus tard son Oscar d’honneur à Antonioni et acquérant les droits du film.

Profession : Reporter se sert donc de son postulat de film d’espionnage comme prétexte à une oeuvre consacrée au vide existentiel (au risque de paraître ennuyeux pour certains), du moins à l’impossibilité de s’extraire de sa propre subjectivité. On découvre Jack Nicholson, plus mesuré qu’à son habitude, ensablé (littéralement) dans un désert tchadien qui va bien à sa solitude. De ce qu’on apercevra de son travail de journaliste, notamment via les images que regardent sa femme et son producteur lancés à sa recherche pour garder un semblant de suspens, il n’a pas l’air d’en être un très bon : dans les premières scènes du film, on le voit échouer à rencontrer des rebelles, puis on devine qu’il est un reporter peu téméraire (son interview consensuelle avec un dictateur), à l’occasion sensationnaliste (l’exécution d’un opposant, image authentique !) et peu sûr de son propre point de vue, de sa propre image (son malaise quand une personne qu’il interviewe retourne sa caméra vers lui). Pas étonnant dès lors qu’il veuille s’effacer dans l’identité d’un autre, dans l’espoir d’une vie plus excitante, plus active, de trafiquant d’armes, espoir déçu à son tour : il se rend aux rendez-vous fixés dans l’agenda mais personne ne vient à sa rencontre.

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David Locke (Jack Nicholson) s’accorde quelques minutes de réflexion avant de devenir un autre.

Profession : Reporter raconte donc une fuite vers nulle part, comme le montre cette belle scène où la jeune femme (Maria Schneider), après avoir demandé à Nicholson ce qu’il fuit, se retourne pour ne voir qu’une route vide défilant derrière eux. Le film se rapproche aussi de Blow Up dans sa quête illusoire d’une vérité objective. La désirant fortement de par sa profession, le personnage de Nicholson, sous une identité ou une autre, reste prisonnier de sa subjectivité. Ce dont témoigne particulièrement cet audacieux flash-back au début du film où, tandis qu’il falsifie les passeports, Nicholson se remémore sa conversation avec son défunt voisin de chambre. La conversation émane d’un magnétophone, captation objective de celle-ci, mais à l’image, on passe de l’instant présent à la conversation passée par un mouvement de caméra faisant exister les deux temporalités dans le même plan, montrant que les deux moments existent dans un seul regard, celui du protagoniste. Encore une ingénieuse astuce d’Antonioni, dont la caméra pourrait, à d’autres occasions, donner satisfaction au désir d’effacement de Nicholson : en effet, par moments, Antonioni menace d’effacer son protagoniste du film ! Par exemple quand il erre dans l’architecture sinueuse de Gaudi à Barcelone, idéale selon Schneider pour y disparaître, ou encore quand le reporter et la jeune femme prennent un verre en terrasse et que la caméra suit le mouvement panoramique des voitures passant à l’arrière-plan, abandonnant plusieurs fois ses personnages dans le hors-champ. Sauf que Nicholson finira bien par disparaître de Profession : Reporter dans un plan mémorable du film qui a déjà fait couler beaucoup d’encre avant la nôtre…

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Michelangelo Antonioni au travail sur le plus beau plan de sa carrière.

L’AvventuraLe Désert rougeL’EclipseBlow Up, Zabriskie Point : Michelangelo Antonioni a pris l’habitude des conclusions qui nous laissent en état de sidération face à une énigme insondable. Profession : Reporter ne fait pas exception à la règle, bien au contraire : il la confirme avec son pénultième plan, sans doute le meilleur qu’a tourné Antonioni. On ne dirait pas qu’il faut voir le film juste pour ce plan, mais presque. Un plan-séquence de sept minutes qui laisse le personnage de Nicholson, dans ses ultimes instants, dans sa chambre d’hôtel, sort par la fenêtre grillagée pour tourner sur la grande place à l’extérieur, puis revient en contrechamp sur la fenêtre du reporter, désormais mort. Antonioni ne justifie le plan que par le fait qu’il ne voulait pas filmer la mort du protagoniste ; on ne comptera donc pas sur le réalisateur pour nous donner une réponse, si tant est qu’il y en ait une. Le plan est un aboutissement technique, thématique, poétique. Il entérine cet échec de la recherche de la vérité (le meurtre est perçu par de petits détails noyés dans l’ampleur du plan) et efface définitivement le personnage en esquivant sa mort tout en la saisissant dans une discrète solennité de la vie continuant à l’extérieur. Ça résonne aussi avec l’exécution que le reporter a tourné plus tôt : à la brutalité univoque, presque vulgaire, de l’archive, ce final répond par ce plan méticuleux, aérien et impressionnant, riche autant de ce qu’il montre que de ce qu’il ne montre pas et suggère. L’image de cinéma est décidément plus forte, plus puissante que les autres. Au cinéma, c’est comme ça qu’on meurt semble nous dire Antonioni, pas mal pour le réalisateur qui ne voulait pas montrer la mort de son pauvre reporter…

BASTIEN MARIE


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