Sankara n’est pas mort

0193140Documentaire franco-burkinabé (2019) de Lucie Viver, avec Bikontine – 1h47

Bikontine est un jeune poète burkinabé qui hésite entre rester dans son pays ou tenter sa chance ailleurs. Après l’insurrection populaire d’octobre 2014, il décide de remonter l’unique voie ferrée du Burkina Faso jusqu’à Kaya, dans le nord, pour prendre le pouls d’un peuple toujours aussi marqué par la figure de Thomas Sankara, véritable héros national aussi surnommé le « Che Guevara africain ».

Avec Sankara n’est pas mort, Lucie Viver, collaboratrice de Mati Diop, prend donc sa caméra pour suivre le périple de Bikontine à travers le Burkina Faso et faire ainsi la radiographie d’un pays à un moment décisif de son existence. Si les ambitions semblent folles, il ne faudra pas longtemps pour comprendre que, passée une introduction qui recontextualise la situation du Burkina Faso, montrant des images de l’insurrection en prenant déjà le parti de mettre à l’honneur la parole du peuple, le projet de Lucie Viver est « juste » d’accompagner le cheminement de son poète, en plein doute, qui sait que ses questionnements ne trouveront de réponses sans aller à la rencontre des autres.

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Bikontine, bien décidé à traverser son pays, celui de Sankara, à la rencontre de son peuple.

Le voyage de Bikontine est rythmé par différents lieux qui viennent chapitrer le film et donne lieu à autant de rencontres. Au-delà des échanges passionnants entre Bikontine et ces différents intervenants, Lucie Viver favorise les images de travaux aussi diverses que la récolte de la canne à sucre, l’enseignement des couleurs du drapeau à l’école, la consultation d’un médecin dans un planning familial, la recherche de l’or, le creusage d’une tranchée accueillant des câbles ou encore la sérigraphie orangée qui révélera l’entreprise française derrière l’implantation de ce réseaux. Cette importance permet à la fois au film de parcourir la réalité socio-économique du pays autant que de montrer celui-ci en action. Cette prédominance du travail a évidemment une répercussion immédiate sur la réflexion de Bikontine et ses interrogations sur sa condition de poète et la place de son art dans la société. Ces questionnements trouvent une partie de leurs réponses lors d’une magnifique scène nocturne où Bikontine rencontre un jeune homme qui confesse son illettrisme et sa méconnaissance de la poésie avant de se lancer dans une émouvante récitation de « A ma mère » de Camara Laye.

 

Au fil de ces diverses rencontres, extraits de discours à l’appui, c’est bien la résurgence de la figure de Thomas Sankara qui se dessine. Souverainiste, engagé pour une justice sociale, pour une scolarisation, un accès au soin et au logement pour tous, défenseur avant-gardiste du féminisme et de l’écologie, Sankara fut assassiné le 15 octobre 1987. Son successeur Blaise Compaoré, qui ne manquera pas de revenir sur les acquis et les espérances de la révolution de 1983, restera au pouvoir jusqu’aux soulèvements populaires pacifiques de 2014 qui provoquent la chute de son régime et ravivent les idées de Sankara. Aussi, Bikontine, en poursuivant le tracé du chemin de fer, se confronte directement à l’idéal brisé du leader de la révolution qui avait entrepris de relier l’ensemble du pays jusqu’au nord, région dont il était originaire, avant que ce projet ferroviaire ne soit abandonné, renvoyant la zone à son isolement (pour des conséquences aujourd’hui toujours plus tragiques). Si Sankara n’est pas mort est un documentaire d’une beauté plastique d’autant plus saisissante que Lucie Viver constitue l’ensemble de l’équipe de tournage à elle toute seule, ses images font totalement corps avec la poésie de Bikontine tandis que le voyageur se lance dans un évocateur exercice d’équilibriste sur des rails flottant dans le vide. Un plan onirique d’un train roulant dans un ciel étoilé achèvera de faire mentir ceux qui pourraient encore penser que le documentaire n’est pas une forme aussi artistique que la fiction.

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Le poète, arrivé au bout du Pays des hommes intègres, ne lâche pas la plume…

Sankara n’est pas mort s’impose à la fois comme un document précieux sur un peuple et un pays à un moment charnière de son existence, une oeuvre magnifique révélant aussi bien la complexité que la beauté d’un territoire mais aussi une ode au voyage et aux rencontres, au partage, et une réflexion politique et poétique dont les enjeux pourront trouver une forte résonance même au-delà des frontières du Pays des hommes intègres (Burkina Faso en langue Mooré). S’ils demeureront ici sans réponse, nul doute que les questionnements et les doutes du poète Bikontine, entre espoirs et désillusions, sauront vous accompagner sur votre propre route.

CLÉMENT MARIE


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