Les Innocents

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Attention, cette bafouille contient des spoilers indésirables pour ceux qui n’auraient pas encore vu le film ! Merci de votre compréhension.

Dans l’Angleterre victorienne, Miss Giddens est engagée comme gouvernante de deux jeunes orphelins à la maison de Bly. Mais elle pense que la demeure est hantée par d’anciens employés morts dans d’étranges circonstances… 

Dans le genre maison hantée qui ne manque pas de classiques, Les Innocents de Jack Clayton est l’un des plus célèbres et respectés. Dès son passage en compétition à Cannes, le film est acclamé comme une grande oeuvre britannique, y compris par François Truffaut et ce dernier n’était pas tendre avec le cinéma de nos voisins d’outre-Manche. Il faut dire que le générique des Innocents compte un bon nombre de talents. Pour son deuxième long-métrage, Clayton adapte donc la célèbre nouvelle Le Tour d’écrou de Henry James, scénarisé par Truman Capote. A la photographie, le réalisateur retrouve Freddie Francis qui signe sans doute son meilleur travail, tandis que devant sa caméra, Deborah Kerr, qui considérait le rôle de Miss Giddens comme son meilleur, donne la réplique au jeune Martin Stephens, qui avait déjà joué le leader des gosses maléfiques du Village des damnés l’année précédente.

Les Innocents est assurément l’un des meilleurs représentants de l’horreur gothique, célébré par de nombreux cinéastes qui ont été sous son influence, Guillermo Del Toro en tête. Le film de Jack Clayton est d’autant plus terrifiant qu’on ne sait jamais, comme dans les plus grands récits fantastiques, d’où viennent exactement ses fantômes. Sont-ils réels, pervertissant les deux enfants dont Miss Giddens a la garde, ou sont-ils le fruit de l’imagination de la gouvernante, fantasmes de sa vie corsetée dans une société puritaine ? Qui sont en fait les coupables des Innocents : Deborah Kerr si rongée d’angoisse qu’elle en deviendra carrément inquisitrice, ou les deux enfants partageant sournoisement un secret qui ne les rend visiblement pas aussi « innocents » qu’ils voudraient le faire croire ? Le mystère reste entier, y compris et en particulier dans la scène la plus terrifiante du film où le fantôme de l’ancienne gouvernante apparaît en plein jour dans l’étang près duquel Miss Giddens et la fillette se prélassent. Le plan nous effraie à la fois par la précision de sa composition que par la confusion de point de vue qu’il implique. Le fantôme est au second plan face au premier plan où se trouve la fillette qui regarde dans sa direction. Mais en même temps, la caméra est placée à l’endroit où se trouve Miss Giddens, nous faisant penser que le plan est subjectif et donc que le fantôme pourrait très bien n’exister que dans le point de vue de la gouvernante. Vous pouvez faire pause si ça vous chante : le plan est hypnotique mais la réponse ne s’y trouve pas…

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Le fantôme de l’ancienne gouvernante (Clytie Jessop) vient réclamer son solde de tout compte : traumatisant !

Pour faire naître son argument fantastique insidieux et incertain, Clayton ne compte pas que sur ces moments de pure terreur (même s’il les fait très bien, de jour comme de nuit) mais distille un trouble constant par nombre de séquences étranges, comme lorsque le jeune Miles embrasse subitement sa gouvernante sur la bouche (ce qui faillit ne pas survivre aux ciseaux de la Fox). Et question distillation, il peut compter sur la photographie remarquable de Freddie Francis, qui eût plusieurs missions à remplir, comme se distinguer des films concurrents de la Hammer (pour laquelle il a réalisé quelques titres) ou s’accommoder du scope imposé par le studio. À ce titre, le chef-opérateur multiplie la verticalité dans ses plans pour « casser » le format (la tour de la maison est idéale pour cela) tout en profitant de sa longueur pour laisser des vides dans le cadre que l’imagination du spectateur s’empressera de remplir de présences fantomatiques. Mais Francis maîtrise surtout son noir et blanc, splendide, expert, riche en contraste, dont David Lynch saura se souvenir en l’engageant vingt ans plus tard sur Elephant Man. La peur des Innocents pouvant surgir autant de jour comme de nuit, Francis soigne autant l’éblouissement de ses séquences diurnes que les ténèbres des scènes de nuit, menaçant d’avaler Miss Giddens, avant de les lier dans une sublime séquence de surimpressions superposant les enfants aux esprits qui semblent les posséder. L’esthétique aussi sophistiquée que menaçante du film ne laisse aucun répit au spectateur, pas plus qu’à la pauvre Deborah Kerr…

BASTIEN MARIE


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