Ali

mv5bzja3otuxntktn2flnc00nguylwi1ndkty2flztc5mdlmogfhxkeyxkfqcgdeqxvymtqxnzmzndi40._v1_Biopic sportif américain (2001) de Michael Mann, avec Will Smith, Jon Voight, Jamie Foxx, Mario Van Peebles, Jeffrey Wright, Ron Silver, Mykelti Williamson, Jada Pinkett Smith, Nona Gaye, Michael Michele, Joe Morton, Barry Shabaka Henley, Giancarlo Esposito, Bruce McGill et Ted Levine – 2h37

Après sa victoire surprise contre Sonny Liston en 1964, Mohamed Ali perd son titre de champion du monde des poids lourds à cause de ses croyances controversées et son refus de s’engager au Vietnam. Dix ans plus tard, il a l’occasion de reconquérir son titre face à George Foreman dans un combat organisé à Kinshasa… 

Mohamed Ali étant le boxeur le plus célèbre de tous les temps, un biopic lui étant consacré a évidemment été envisagé pendant de nombreuses années à Hollywood. Après le succès de leur Malcolm X, Spike Lee et Denzel Washington sont les premiers intéressés, mais l’acteur préférera jouer Hurricane Carter devant la caméra de Norman Jewison. Puis c’est Oliver Stone qui s’y colle pendant un long développement qui le mènera vers un tout autre film de sport, L’Enfer du dimanche. Pendant ce temps, on propose le rôle à Will Smith qui le refuse une première fois, pensant ne pas faire le poids – que ce soit pour le physique ou la responsabilité – pour un tel rôle, avant qu’Ali himself ne le convainque, lui disant qu’il est le seul acteur assez beau pour le jouer. Smith tente d’aligner son réalisateur attitré d’alors, Barry Sonenfeld, éjecté après l’échec de Wild Wild West. Il appelle ensuite Spike Lee mais s’embrouille avec. Au bout d’un moment, Michael Mann relève le challenge (les années 60 l’attiraient et c’était soit le boxeur soit Dylan) et, pendant que Smith s’entraîne pendant un an, le réalisateur réécrit le scénario pour se concentrer sur dix ans, de 1964 à 1974, d’un titre de champion du monde à l’autre, avec la proche collaboration d’Ali. Le film sort évidemment pour la course aux Oscars, auxquels curieusement seuls Smith et Jon Voight seront nommés, Ali souffrant d’une comparaison avec un autre poids lourd du biopic de boxeur, Raging Bull, avec lequel le film de Mann n’a pourtant aucun autre rapport que le genre.

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Michael Mann et Will Smith reçoivent la visite d’un coach anonyme sur le plateau…

Signer un biopic sur Mohamed Ali était donc un sacré défi que Michael Mann relève haut la main. Déjà parce qu’il est un grand cinéaste, naturellement, mais aussi parce que, en contournant les codes particulièrement verrouillés du genre, il signe un biopic fortement subjectif et singulier, ramassé sur une période de seulement dix ans, et raconté au présent là où beaucoup jouent facilement sur la rétrospection de l’exercice et la connivence avec le spectateur qui connaît déjà la réputation du protagoniste. Ali, lui, s’efforce de trouver un regard neuf et pur sur son personnage, avec pour résultat de nous rendre d’autant mieux témoin de la légende en train de s’écrire. L’une des séquences les plus mémorables du film nous montre Ali courir au milieu des enfants de Kinshasa et découvrir les fresques peintes à son effigie sur les murs : avant même le combat contre Foreman, coup de com de génie comme nous le rappelle aussi le film, le mythe est écrit et peint, moment aussi extrêmement galvanisant pour le spectateur que pour Ali. Pour une fois, le boxeur en reste sans voix, et Will Smith n’a tout bonnement même plus l’air de jouer : son humilité et son émotion semblent authentiques face à l’aura unique de l’homme qu’il interprète.

Bien avant ce « magic act » (pour citer un beau tribute à Mann sur Youtube, dans lequel Ali n’est malheureusement pas recensé), la beauté du film nous avait saisis dès son premier plan, portant déjà haut la signature de son auteur. Ali est le premier film que Mann tournait en numérique, avec la collaboration d’Emmanuel Lubezki à la photo (excusez du peu), et c’est dans une nuit numérique qui lui est unique (comme le prouvera son film suivant, Collatéral) que Mann saisit Ali en train de faire son jogging. Ali qui n’est alors que Cassius Clay, Ali qui n’est alors qu’un noir dans les années 60, interpellé par deux flics blancs bien suspicieux. S’ensuit alors une ouverture de vingt minutes déjà très maîtrisée. Vingt minutes durant lesquelles Mann expose la précision impressionniste avec laquelle il reconstitue l’époque, par détails amplifiés par son sens de l’ellipse. Vingt minutes rythmées par la musique de Sam Cooke et les discours de Malcolm X, deux icônes afro-américaines qu’Ali regarde, encore anonyme et silencieux. L’entertainer d’un côté, le politique de l’autre : Ali deviendra à son tour une icône en se plaçant juste entre les deux en ne faisant rien d’autre que de la boxe. Le reste du film nous montrera l’homme forger sa propre identité, sa propre place de « champion du peuple », approchant des groupes sans parvenir à appartenir à aucun d’entre eux, sans se soustraire à une influence. Mann s’était assuré qu’Ali le laisserait le portraiturer dans toutes ses contradictions. Comme celle d’être un piètre amant et mari, mais un homme fidèle en amitié, comme peuvent en témoigner son frère photographe (Jeffrey Wright dans un rôle quasi-muet mais décisif en tant que scribe de la légende), son manager juif illuminé (Jamie Foxx qui collaborait pour la première fois avec Mann) ou son ami commentateur sportif (méconnaissable Jon Voight).

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Ali (Will Smith) avec son staff dans son coin : attention à quand il va en sortir !

Au terme de ces vingt minutes (et oui, j’en suis encore que là), Ali, jusque-là quasiment silencieux, déboule à la conférence de presse avec un débit de mitraillette, enchaînant les vannes comme un mec de stand-up (plus tard, il fera même un rap sur un plateau télé), donnant l’impression que le combat, encore que verbal, commence avant même la pesée. Puis le premier affrontement contre Sonny Liston débute, pour voir comment Mann s’en sort sur le ring. Bien loin des affrontements opératiques de Raging Bull (juste pour rappeler à quel point la comparaison avec le film de Scorsese n’est qu’un prétexte), Mann embarque sa caméra extra-light sur le ring pour nous maintenir chevillé au point de vue du boxeur. Une immersion qui n’empêche pas encore une fois le sens du détail, obsessionnel, du réalisateur, contenant dans son montage vif qui pique comme l’abeille une expérience à la fois viscéral et cérébral du combat, mettant en évidence un Ali à la fois fin stratège et incorrigible provocateur, à la gestuelle rigoureusement retranscrite par Smith. Le combat contre Foreman, lui, aura des accents d’apothéose : après des premiers rounds éprouvants, durant lesquels il laisse son adversaire s’épuiser en assénant des coups surpuissants qui font trembler le cadre, Ali finit par l’emporter avec une série de coups magnifiés par le ralenti et le souffle musical. Assurément, le noble art l’aura rarement autant été dans le septième art…

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Alerte spoiler : Mohamed Ali devient champion du monde à Kinshasa.

Enfin, finissons par rendre hommage à Will Smith. Au Super Marie Blog, malgré notre profond attachement à Men in Black, on a toujours pensé que le prince de Bel Air avait gâché son charisme naturel et son visage magnétique dans des projets anonymes n’ayant d’autres buts que de maintenir sa notoriété et son capital sympathie débordant, plutôt que de les mettre au service de grands cinéastes qui auraient pu multiplier ses facettes. Bien sûr, il y a quelques exceptions (un film aussi anecdotique que Seul contre tous, par exemple, était illuminé par sa star) mais plus encore de rendez-vous manqués (avec Alex Proyas sur I, Robot, avec Ang Lee sur Gemini Man) et de prise de risque minimum (un Hitch pour ne pas le citer…), malgré le fait que l’acteur n’ait quasiment connu sur grand écran que des premiers rôles. Sur Ali, en revanche, il livre une masterclass sans pareil. Déjà, le choix de Smith dans le rôle, exigé par Ali lui-même, paraît désormais évident : il fallait bien le sens de la tchatche de l’acteur pour retrouver la grande gueule du boxeur. Et Smith s’approprie totalement le rôle, à la fois avec l’humilité qu’il impose et l’assurance qu’il exige. Le jogging à Kinshasa, l’insouciance de sa rencontre avec sa première compagne, la détermination anxieuse de l’objecteur de conscience refusant de s’enrôler au Vietnam, sa profonde tristesse en apprenant la mort de Malcolm X sont autant de coups d’éclat de Will Smith, d’autant plus précieux, donc, qu’ils sont rares. Ce qui nous laisse sur cette interrogation finale : putain, mais qui lui a volé son Oscar cette année-là ?!

BASTIEN MARIE

Autre film de Michael Mann sur le Super Marie Blog : La Forteresse noire (1983)


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