Brooklyn Affairs

mv5bytrjowi0yzmtmdq5oc00nzdmlwe4n2itzwyxzdkwyzq4mmqyxkeyxkfqcgdeqxvyodiyoteymzy40._v1_sy1000_sx750_al_Motherless Brooklyn Film noir américain (2019) d’Edward Norton, avec Edward Norton, Gugu Mbatha-Raw, Alec Baldwin, Willem Dafoe, Bruce Willis, Bobby Cannavale, Ethan Suplee, Dallas Roberts, Michael Kenneth Williams et Leslie Mann – 2h24

Dans le New York des années 1950, après la mort de son patron et mentor, un détective privé atteint du syndrome de la Tourette reprend son affaire, liée au projet d’un urbaniste impitoyable…

Edward Norton n’était pas retourné derrière la caméra depuis près de vingt ans et son premier film Au nom d’Anna. Une longue période durant laquelle il adaptait un livre des années 90 de Jonathan Lethem et le transformait en film noir des années 50. Rien qui n’intéresse les studios a priori jusqu’à ce que sur le tournage de Moonrise Kingdom, il rencontre et se lie d’amitié avec Bruce Willis qui lui donne sa parole de jouer dans le film. Ça fait bouger un peu les choses, Norton ajoute Alec Baldwin et Willem Dafoe pour être sûr, et Brooklyn Affairs finit par se tourner, très vite même (45 jours de tournage) par rapport à sa longue gestation. Sorti chez Warner, le film n’a eu droit qu’à un circuit de salles assez limité mais sur lequel il a réussi à faire un petit succès, et tant mieux car Brooklyn Affairs est une vraie réussite.

Bêtement, je l’appréhendais un peu sous le prétexte qu’il était un film d’acteur, et d’un acteur qui n’avait tourné jusque là qu’une comédie romantique sympatoche. Faut vraiment être bête m’a répondu le film dès ses premières minutes, car Brooklyn Affairs est un très beau film noir, rendant hommage au genre tout en l’investissant de manière originale. La reconstitution doit visiblement se contenter de petits moyens, mais Norton les compense notamment grâce à la très belle photographie de Dick Pope (chef op attitré de Mike Leigh) et le superbe score jazzy de Daniel Pemberton (nommé aux Golden Globes). Et puis Norton a un formidable atout dans son jeu : le syndrome de la Tourette de son personnage (qui, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’est pas juste l’usage incontrôlé de gros mots mais toute une série de tics et de tocs). Ce ne pourrait être qu’un détail, voire un prétexte de l’acteur-réalisateur pour faire de l’Actor’s studio, mais Norton en tire une force incroyable. Déjà dans son rapport au genre : ça lui permet d’approcher le film noir non pas avec une déférence forcée dans laquelle beaucoup se serait vautré mais avec un ton presque parodique, les tics du personnage compliquant considérablement ses interrogatoires qui sont la grosse partie de son boulot, grippant intelligemment la mécanique de l’ensemble et permettant au film de se montrer imprévisible jusque et en particulier dans les séquences les plus attendues. Abonné aux rôles verbeux (de la voix off continue de Fight Club au monologue de La 25ème heure en passant par les joutes verbales de Birdman), Norton en profite pour livrer une nouvelle démonstration de son talent avec ce personnage qui se creuse doublement les méninges, à la fois avec son enquête et pour contrôler ses impulsions.

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Comme à son habitude, Lionel Essrog (Edward Norton) doit résoudre les problèmes dans sa tête avant de résoudre son enquête…

Evidemment, le syndrome de notre protagoniste ne prête pas qu’à rire (ce qu’il fait quand même très bien), il fait aussi la vulnérabilité de ce détective devant prendre la suite de son mentor (et pas n’importe lequel, c’est quand même Bruce Willis !) et il donne lieu à une scène magistrale dans un club de jazz, quand il suit le set d’un simili-Miles Davis joué par Michael Kenneth Williams. L’impulsivité du personnage se marie alors merveilleusement à celle du jazz et Brooklyn Affairs mériterait le coup d’œil rien que pour cette parenthèse musicale enchantée ! Et là, vous me direz : « C’est bien gentil de souffler dans une trompette et de parasiter le film noir à coups de tics, mais on en est où de l’enquête ? ». Et bien l’enquête tourne autour d’un urbanisme sauvage et forcené mené par l’ignoble Moses Randolph (inspiré de Robert Moses, un vrai urbaniste qui a fait déménagé une équipe de baseball pour ne pas contrecarrer ses plans), campé par Alec Baldwin (l’acteur étant l’imitateur officiel de Donald Trump au SNL, on vous laisse imaginer à quel point son personnage est ignoble). Assoiffé de pouvoir, Randolph développe Brooklyn comme il l’entend au détriment de ceux qui y vivent, repoussant les déshérités et les afro-américains en remplaçant leurs logements par des parcs. Norton (qui, pour la petite histoire, est le petit-fils d’un urbaniste qui a passé sa vie à développer son art à échelle humaine) en fait l’engrenage dans lequel se fait happer son détective, un projet colossal et tentaculaire mais qui, comme bien souvent, repose sur un secret beaucoup plus trivial et personnel (mais que je ne vous révélerai pas, faut pas déconner !). Dans les règles de l’art du film noir, Norton traite dans Brooklyn Affairs d’un combat de David contre Goliath, non seulement entre le détective solitaire et l’organisation à laquelle il est confronté mais qui s’élargit à toute l’échelle sociale. Et derrière l’hommage au genre, il y a aussi un enjeu beaucoup plus contemporain. Mais je ne vous en dirai pas plus, il faudra voir Brooklyn Affairs et je vous garantis que ça vaut le coup.

BASTIEN MARIE


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