Les Misérables

5875477Polar français (2019) de Ladj Ly, avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djibril Zonga, Steve Tientcheu, Almamy Kanouté, Issa Perica, Al-Hassan Ly, Raymond Lopez et Jeanne Balibar – 1h42

Au lendemain de la victoire de la Coupe du monde, Stéphane rejoint la BAC de Montfermeil et patrouille avec ses nouveaux collègues dans la ville sous tension. Lors d’une intervention, ils font une bavure filmée par un drône…

De Montfermeil, born and raised, Ladj Ly a commencé à toucher à la caméra pour faire du « copwatch » et filmer les interventions policières dans le quartier. Jusqu’au jour où il a filmé une vraie bavure policière. Il court alors chez Kourtrajmé pour savoir que faire de sa vidéo sensible et, sur les conseils de Gavras père, il la publie sur un site internet, ce qui conduira à la suspension des policiers impliqués. Ly continue alors de tourner dans son quartier avec l’aide de Kourtrajmé (qui y a depuis ouvert une école de cinéma), montant des documentaires d’une demi-heure sur le quotidien de Montfermeil et invitant JR à y faire une expo photo. Son expérience grandissante l’amène jusqu’aux Césars où il est nommé deux fois en 2018 : d’un côté pour le court-métrage Les Misérables et de l’autre pour le documentaire A voix haute qu’il a coréalisé avec Stéphane de Freitas.

Avec ces deux nominations en poche, Ladj Ly se dit qu’il peut sereinement passer au long-métrage. Mais le CNC refuse d’aider le projet (officieusement parce qu’ils craignent un film anti-flics). Avec l’aide de ses producteurs (parmi lesquels Sylvie Pialat et Michel Merkt tout de même), Ly parvient à rassembler la moitié du budget espéré et tourne Les Misérables à Montfermeil avec l’aide du casting du court d’origine et les potes de la cité. Et tout se termine bien avec la sélection officielle du film en compétition à Cannes. Ladj Ly monte les marches avec toute la clique de Kourtrajmé derrière lui. Les Misérables est accueilli par un tonnerre d’applaudissements, un prix du jury d’Alejandro Gonzalez Iñarritu, un million d’entrées en salles, une possible nomination à l’Oscar du meilleur film étranger et un fan de prestige, Michael Mann. Pour un premier film de fiction, c’est déjà une consécration.

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Petit caméo de Ladj Ly, photographié avec sa caméra par JR.

Si on raconte le parcours de Ladj Ly et de son film avec passion, c’est évidemment parce qu’on a adoré Les Misérables, un La Haine reloaded qui, près de vingt-cinq ans après le film de Mathieu Kassovitz, montre que la chute continue et qu’il serait temps de négocier l’atterrissage. Ayant remporté le prix du jury à Cannes ex-æquo avec un autre film de résistance, BacurauLes Misérables raconte une imminente insurrection et la raconte, suprême qualité qu’il partage avec le film de Kassovitz, non pas par le scénario mais par la mise en scène – et un film de mise en scène fait toujours un bien fou dans le cinéma français… Si Les Misérables est haletant et a bien l’intention de choper le spectateur, il se passe quand même du temps avant qu’il ne se passe quelque chose : l’événement déclencheur de la bavure n’arrive qu’après une bonne demi-heure de métrage. Avant ça, Ladj Ly capte la liesse de la victoire de la Coupe du monde (événement doublement heureux quand un film s’en empare immédiatement) qui est censée, accouplée à la chaleur caniculaire, avoir anesthésié les tensions selon la cheffe de brigade à côté de ses pompes merveilleusement campée par Jeanne Balibar qui passait dans le coin. Ensuite, on suit la tournée des trois flics pour découvrir Montfermeil, l’occasion pour Ly de tordre le cou aux préjugés sur la banlieue (notamment via les bobards qu’on raconte au nouveau pour lui faire peur) tout en en montrant le fonctionnement autonome, abandonné par la politique (malgré ce que dit son maillot, le maire n’est évidemment pas le maire) mais régit par des rapports de force dans lesquels la police n’est qu’un clan parmi d’autres.

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Le nouveau Stéphane (Damien Bonnard) découvre le quartier avec ses collègues Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djibril Zonga).

Ensuite, tout s’emballe et Ladj Ly tient sa maîtrise tout du long, autant dans son scénario (l’expérience du terrain ne déborde pas sur la rigueur de l’écriture, dont on sent que chaque choix est consciencieusement fait pour ne pas faire basculer le film dans les malentendus) que dans sa mise en scène qui, à elle seule, porte les points de vue de chaque personnage tout en laissant libre celui du spectateur qui n’est pas seulement relayé par le regard du nouveau dans le quartier. Et la réalisation intègre naturellement les images du drône piloté par le propre fils de Ladj Ly, reprenant le flambeau du copwatch de papa, retournant un outil de surveillance contre la police. Autobiographie et chronique de quartier sont deux des nombreuses pistes passionnantes que trace Les Misérables. Il faut aussi noter le rapport en miroir qu’il entretient avec La Haine : point de vue des policiers face à celui des banlieusards, couleur à la place du noir et blanc, approche quasi-documentaire à la place de la stylisation, lendemain de Coupe du monde à la place d’un lendemain d’émeutes. Ly dialogue judicieusement avec le film de Kassovitz autant qu’il s’approprie avec audace le roman emblématique de Victor Hugo, écrit à Montfermeil et dont des figures et citations reviennent comme des réminiscences. Une citation bouleverse particulièrement, quand le jeune Issa/Gavroche pleure en répétant « Je suis tombé par terre, c’est de la faute à moi ». Bref, en réussissant tout ce qu’il entreprend, en se montrant à la hauteur des sacrés mentors qu’il s’est choisi, Ladj Ly a signé un authentique coup d’essai, coup de maître, d’une précision inouïe dans le coup qu’il nous porte.

BASTIEN MARIE


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