Bacurau

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Les habitants de Bacurau, village du nord-est du Brésil, découvrent qu’ils ont été méthodiquement coupés du monde et rayés de la carte par une société organisant des chasses à l’homme pour leurs clients qui les ont choisis pour cibles…

Kleber Mendonça Filho, réalisateur des Bruits de Recife (2012) et d’Aquarius (2016), et son chef décorateur Juliano Dornelles ont eu l’idée de Bacurau il y a une dizaine d’années. Ce ne devait être qu’un film de genre sans conséquence. Sauf que leur film d’anticipation a si bien anticipé que le temps qu’ils montent le projet, leur futur proche ressemble dangereusement au présent et traite de la montée de l’extrême droite un peu partout dans le monde et en particulier au Brésil. Le temps qu’il arrive à Cannes, où il a été récompensé par le prix du jury, Bacurau se retrouve donc à représenter le Brésil de Bolsonaro, élu en octobre 2018 et qui a flingué tout l’essor culturel, et en particulier cinématographique, de son pays. Avant son arrivée, la production ciné s’était démocratisé et décentralisé de Sao Paulo ou Rio de Janeiro, laissant de nombreux cinéastes émerger de différentes régions du pays (dont Kleber Mendonça Filho, travaillant à Recife au nord-est), et on s’en rendait compte chez nous par la présence croissante du cinéma brésilien dans les festivals. Mais maintenant, le triomphe brésilien à Cannes cette année (outre BacurauLa Vie invisible d’Euridice Causmão de Karim Aïnouz a gagné le prix Un certain regard) pourrait bien être le dernier…

Après, il n’est pas nécessaire de faire de la politique pour apprécier Bacurau qui, dans ce domaine, s’en tient à l’allégorie, infusant angoisse et rébellion dans un conte qui se veut surtout de genre. C’est un remake des Chasses du comte Zaroff avec un peu de SF (le plan d’ouverture part de l’espace et pour une fois n’atterrit pas aux Etats-Unis), beaucoup de Carpenter (outre le scope et la belle allure de western, des morceaux du maître rythment la BO du film) et un soupçon du fantastique dérangeant et violent des Révoltés de l’an 2000. On pense à ce dernier avec ce village reculé, paisible qu’en apparence, habité par une population qui peut aisément disparaître (une scène hilarante nous montre un député en campagne arrivant dans le village déserté par les habitants qui se cachent et lui crient de dégager). Sauf que contrairement au film espagnol, on ne partage pas le point de vue de touristes (et heureusement, vu l’hostilité du tourisme dans la région) mais des villageois. On arrive à Bacurau avec le personnage de Teresa, revenant après une longue absence pour enterrer sa grand-mère, mais après les funérailles, elle retrouve immédiatement sa place dans la communauté qui devient la protagoniste collective de Bacurau, d’abord inquiète de devenir le gibier de touristes américains, puis enragée quand il faut organiser la résistance, un peu comme dans un album d’Astérix. Enfin, en plus psychédélique et sanglant quand même…

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Les habitants de Bacurau procèdent au cortège funéraire d’un des leurs. Les touristes, en revanche, n’auront pas droit à ce genre de cérémonie…

Bacurau est donc un pur film de résistance, aussi énervé qu’angoissé, un duel entre un village défendant son identité et des tueurs américains psychotiques, semblant sortir d’un DTV au rabais, qui veulent les anéantir avec l’autorisation des politiques locaux. Et la résistance jubilatoire répond un peu à la douleur des Oiseaux de passage qui, lui, faisait le conte, tout aussi brillant, d’une culture aborigène détruite par le capitalisme étranger. A noter que les tueurs sont menés par Udo Kier, son regard bleu acier et son jeu toujours au bord du cabotinage, une présence incarnant le fabuleux équilibre de Bacurau entre film bis et film d’auteur, l’acteur allemand pouvant jouer dans les deux sans problème. La cohabitation des deux aspects pourrait faire grincer des dents, a fortiori dans un film primé à Cannes, sauf que Bacurau n’est pas un film d’auteur se cachant derrière les apparats du genre ou inversement. C’est un film qui trouve parfaitement sa place entre les deux, Filho et Dornelles embrassant sincèrement le genre puisqu’il leur permet justement de décupler la force de leur satire, de lancer leurs idées et leurs sentiments sans retenue. Il en ressort un film d’une force inouïe, parfois terrifiant, parfois hilarant, imprégné par les sentiments de ses villageois, entre la peur de voir leur culture menacée et la malice avec laquelle ils retournent la violence de leurs opposants contre eux-mêmes. Et cette ambiguïté ne nous quitte pas à la sortie de la salle : Bacurau nous a galvanisé, nous donnant un peu de l’insoumission de ses habitants, mais il nous inquiète aussi en nous avertissant que ce n’est peut-être que le début…

BASTIEN MARIE


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