Joker

4765874Film de super-vilain américain, canadien (2019) de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Shea Whigham et Bill Camp – 2h02

A Gotham City au début des années 80, Arthur Fleck, comédien raté et clown de rue, plonge dans une folie homicide qui l’amène à devenir le Joker…

Attention, cette bafouille contient des spoilers ! Merci de votre compréhension.

Après des années de DCU navrant poussant toujours plus loin l’échec artistique, Warner et DC ont décidé de se prendre enfin au sérieux en lançant ce Joker indépendant. Un temps attaché au nom de Scorsese (qui n’a plus eu besoin de produire un film marchant autant sur les traces de Taxi Driver et La Valse des pantins), le film est écrit et réalisé par Todd Phillips et produit par Bradley Cooper, le duo de Very Bad Trip offrant le rôle-titre à Joaquin Phoenix. On promet un film sombre, violent et éprouvant, présenté à Venise où il obtient un Lion d’or inattendu. Dès lors, la campagne aux Oscars est officiellement lancée et l’hystérie autour de Joker, uniquement atténué par la critique américaine et une nouvelle polémique absurde d’appel au meurtre, voudrait le présenter comme un film déjà culte. En attendant de voir ce que le temps réservera au film de Todd Phillips, au Super Marie Blog, on voulait poser un petit bémol…

On peut déjà reconnaître au film de Todd Phillips au moins une modestie, celle de s’appeler juste Joker et pas « The Joker », l’absence d’article défini signifiant qu’il propose une certaine vision du personnage ne valant pas plus ni moins qu’une autre. Que cette vision ne s’accorde pas à la nôtre n’est évidemment pas quelque chose qu’on peut lui reprocher. Que Phillips veuille faire naître la Némésis de Batman dans un cadre réaliste et vintage, soit, et le réalisateur s’y adonne assidûment avec quelques bonnes idées à la clé, comme celle de son rire pathologique. Il peut aussi compter sur Joaquin Phoenix, livrant une prestation impressionnante qui n’étonnera personne, puisque c’est généralement ce qui se passe quand on a un acteur brillant (n’est-ce pas, Jared ?). Pour autant, dans l’exercice casse-gueule d’une origin story du Joker, on n’a pas trouvé que Phillips s’en tire si bien que ça. Joker a de sérieuses longueurs (deux heures pour un film qui aurait pu être plié avec vingt bonnes minutes de moins), a de sérieuses lourdeurs (la folie du personnage est très appuyée par ses séquences de danse ou paraphrasée par le violoncelle grinçant et insistant de l’islandaise Hildur Guðnadóttir), n’est pas exempt d’incohérences (« Chérie, les infos montrent plein d’émeutes en ville, ne serait-ce pas la soirée idéale pour se faire un ciné ? » furent les derniers mots de Thomas Wayne) et grosses ficelles aberrantes (pour être sûr que vous compreniez bien qu’il fantasmait ses rencards avec la jolie Zazie Beetz, on vous a fait une scène à la Fight Club). Il souffre aussi de l’influence scorsesienne qu’il affiche trop ostensiblement (le New York de Taxi Driver est plus poisseux et La Valse des pantins est plus inconfortable) et se révèle finalement bien peu subversif et ambigu pour un film consacré aux racines pourries d’un super-méchant. Tout ça nous rappelle que le pari du Joker était peu risqué, surtout dans les abîmes du genre super-héroïque actuel, et ternit l’or du lion préparant à celui de l’Oscar.

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Le Joker (Joaquin Phoenix) attend son tour à l’émission de Murray Franklin (Robert De Niro) ; s’il pouvait se rematter La Valse des pantins en attendant, ce serait bien…

Si on résume, le Joker est donc un pauvre petit garçon qui ne sait pas d’où il vient, qui tue des gens qui l’ont bien cherché (trois mecs riches qui se croyaient tout permis, un collègue qui l’a trahi et un présentateur télé qui voulait se moquer de lui) et qui se retrouve, bien malgré lui, comme le leader d’un mouvement de contestation qui le dépasse. Todd Phillips ne trouve à son méchant que des circonstances atténuantes, comme pour forcer une empathie qui est pourtant déjà acquise au Joker : tout le monde l’adore, qu’il soit joué par Jack Nicholson ou Heath Ledger dans des films qui le présentent comme un vrai génie du mal avec une forte puissance cathartique, désespérément absente de ce film-ci. Ici, on essaie de montrer pourquoi il est si méchant, mais aucune réponse n’est vraiment satisfaisante dans ce fatalisme systématique. Ce serait à cause de la société, mais le film se cache prudemment derrière ses décors vintage pour ne toucher notre époque que du bout des doigts. Ce serait parce que le mec est fou, mais sa folie est considérée comme acquise dès le départ (il a même une carte de visite qui l’explique) et le film ne tient pas vraiment à nous la faire partager. On voit bien qu’il est en décalage avec les autres (il ne rit pas au même moment devant le sketch d’un humoriste, il n’est pas drôle quand il veut l’être mais l’est quand il est sérieux, par exemple en se bouffant la porte vitrée d’un hôpital), mais nous, spectateurs, nous restons les autres. Car Todd Phillips, venant pourtant de la comédie et à l’exception d’une scène brillante d’un nain impuissant à atteindre la chaînette qui lui sauverait la vie, s’est résolu à ne rien trouver de drôle dans son Joker uniformément sinistre, dont il vaudrait apparemment mieux pleurer que rire.

BASTIEN MARIE


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