Le Locataire

mv5bymvhmdq1ywutyjgxos00nzyylwi0zgitntg3zjm0mmq4nmiwxkeyxkfqcgdeqxvymjqzmzqzody40._v1_The Tenant Thriller français (1976) de Roman Polanski, avec Roman Polanski, Isabelle Adjani, Melvyn Douglas, Jo Van Fleet, Bernard Fresson, Lila Kedrova, Claude Piéplu, Rufus et Shelley Winters – 2h06

A Paris, Trelkovski loue un appartement deux pièces dont l’ancienne locataire s’est défenestrée. Mais le nouveau locataire a l’étrange pressentiment que son voisinage veut le pousser à ressembler à l’ancienne…

Le Locataire devait à l’origine être un film de Jack Clayton : c’est lui qui avait fait acheter les droits du roman de Roland Topor par la Paramount et il envisageait de le tourner tout de suite après Gatsby le magnifique. C’est durant la postproduction de celui-ci que Bill Diller – alors patron de Paramount et déjà ennemi de Clayton après avoir annulé sans crier gare son adaptation de La Foire des ténèbres de Ray Bradbury – suppose arbitrairement que Clayton ne s’intéresse plus au projet et le confie à Roman Polanski, qui a signé pour le studio ses deux plus gros succès commerciaux, Rosemary’s Baby (1968) et Chinatown (1974). Pendant que Diller et Clayton se prennent la tête, Polanski et son fidèle coscénariste Gérard Brach s’attaquent au bouquin de Topor et préparent un tournage de quatorze semaines dans un Paris qui rappellera plus tard celui de Frantic (1988), avec un casting mi-français (Adjani, Fresson, Rufus, Piéplu et quelques gars du Splendid) mi-ricain (Melvyn Douglas, Jo Van Fleet, Shelley Winters) avec Polanski himself au milieu, tout le monde étant ensuite post-synchronisé dans la langue de Shakespeare. Le Locataire, qui peut être considéré comme le dernier volet d’une trilogie informelle avec Répulsion (1965) et Rosemary’s Baby, fut ensuite présenté en compétition au festival de Cannes.

Comme Répulsion et Rosemary’s Baby donc, Le Locataire est un autre huis-clos en appartement, Paris succédant à Londres et New York, dont l’isolement confine à la paranoïa extrême, dans une ambiance cauchemardesque devenant de plus en plus expressionniste. Plutôt que de laisser des mauvais souvenirs à Catherine Deneuve et Mia Farrow, Roman Polanski s’attribue le rôle principal d’un bureaucrate ordinaire aliéné par son voisinage qui le somme d’être un locataire idéal, calme, silencieux, sans histoire, autrement dit inexistant. Après une impressionnante ouverture à la Louma (immense grue très maniable et alors expérimentale, anticipant la maniaquerie technique du film) qui survole la cour de l’immeuble avec déjà des fantômes aux fenêtres, on découvre le discret Mr Trelkovski pénétrer dans le cauchemar en toquant timidement à la porte de la concierge (Shelley Winters, parfaitement parisienne bien qu’américaine !). Le fantôme de l’ancienne locataire est partout, dans les racontars des occupants de l’immeuble et dans le trou béant de la verrière, et Trelkovski décidera de lui rendre une visite traumatisante à l’hôpital. Même les personnages qui nous permettraient de respirer un peu dans ce film étouffant (Adjani, Rufus) ne font que nous rappeler à elle. Le Locataire est un film profondément malaisant (on est donc bien chez Polanski !), ne serait-ce qu’à entendre nos acteurs rassurants du Splendid (Blanc, Jugnot et Balasko) doublés en anglais !

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Trelkovski (Roman Polanski) se morfond dans son appartement. A moins que ce ne soit l’ancienne locataire…

Bientôt, la fièvre gagne le chétif Trelkovski, la photographie funeste de Sven Nykvist, les décors en trompe-l’œil et perspective forcée de Pierre Guffroy nommé au César, et puis le spectateur aussi, happé par la noirceur grotesque du film et la dévorante banalité de l’appartement vieillot qui n’est peut-être pas une porte de l’enfer mais assurément le bout de l’entonnoir de la folie. Par une nuit de cauchemar enfiévré, Trelkovski s’aperçoit s’observer lui-même de la fenêtre de son appartement, une glaçante absurdité qui entrouvre aussi l’aspect autobiographique du Locataire. Le film et son personnage sont en effet aussi apatrides que lui : le réalisateur, né en Pologne, vivant en France et travaillant aux Etats-Unis, tourne un film parisien où on parle anglais, en jouant un personnage polonais nationalisé français comme lui et comme il doit le rappeler à son proprio joué par l’inquiétant Melvyn Douglas. Sans vouloir laver du linge sale en public, Le Locataire anticipe aussi, par son délire de persécution, les démêlés judiciaires auxquels sera confronté Polanski l’année suivante. C’est sans doute une coïncidence, mais il est tout de même troublant de voir Polanski se mettre en scène dans la peau d’un personnage dépossédé de sa vie par une nuée de voisins fouineurs et (spoil) alors que Trelkovski joue son suicide devant le voisinage rassemblé dans la cour comme dans les loges d’un théâtre, on se demande combien paierait aussi leur place pour assister à celui, public, de Polanski…

BASTIEN MARIE


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