3 Femmes

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Dans le désert californien, Pinky, une jeune texane, est engagée dans un sanatorium où elle est formée par Millie. Les deux femmes deviennent ensuite colocataires dans un appartement qu’elles louent à Willie, une artiste peintre enceinte, et leur relation va devenir très étrange…

Venant de se griller avec Dino de Laurentiis après l’échec de Buffalo Bill et les Indiens (1976), le producteur préférant confier Ragtime à Milos Forman, Robert Altman fait un rêve qui plante le décor (le désert de Palm Springs) et attribue les rôles principaux (Shelley Duvall et Sissy Spacek) de son prochain film, 3 Femmes. En route pour l’aéroport, le réalisateur demande à son assistant de faire un petit crochet à la Fox pour demander à son pote Alan Ladd Jr, alors patron du studio, s’il peut financer ce rêve. Admirant le travail d’Altman, Ladd accepte pour un petit budget d’1,6 millions de dollars et sans même demander à voir un scénario (d’ailleurs, il n’y en aura pas), puisqu’il est certain que le succès d’un Star Wars effacera l’éventuelle ardoise d’Altman. Ce dernier écrit donc un traitement succinct, engage ses actrices et les laisse s’investir totalement dans le film. Ainsi, en plus du rôle principal qui lui vaudra le prix d’interprétation au festival de Cannes, Shelley Duvall s’occupe des décors et écrit elle-même le journal intime de son personnage, qui jouera un rôle important dans le « récit ». Ce dernier est très vague, Altman écrivant les scènes la veille pour le lendemain, les perfectionnant ensuite avec les acteurs lors des répétitions. Il en résulte un 3 Femmes très étrange, quasiment expérimental, qui ne cache pas sa nature onirique, bien au contraire. Très influencé par Persona (1966) et anticipant Mulholland Drive (2001), le film reste l’un des plus mystérieux de son auteur qui, évidemment, a tenu à ce qu’il le reste en s’interdisant toute analyse ou explication.

3 Femmes est donc un véritable film-rêve répondant à une logique qui n’appartient qu’à lui. Forcément, il laissera sur le carreau quiconque s’attacherait un peu trop à une narration classique (même si, honnêtement, le film est un peu chiant comme un longue nuit d’été) mais il a bien une étrange cohérence, un ensemble de motifs et de thèmes intrigants, un sens secret qui mène ses trois héroïnes vers la hantise. L’analyse y devient un exercice très risqué et on est pas sûr de savoir de quoi parle le film. Mais peut-être que Robert Altman lui-même ne le sait pas non plus, son imagination profitant de la liberté que lui accorde la Fox (pas de doute, on est bien dans les années 70) et le cinéaste jouissant de son indépendance totale, soignant sa réalisation impeccable. Outre le savoir-faire de son auteur, la seule certitude que laisse traîner 3 Femmes, c’est qu’il y a bien trois femmes dedans ; encore que l’accroche de l’affiche française (1 femme devient 2, 2 femmes deviennent 3, 3 femmes deviennent 1) couplée à une sombre histoire d’usurpation d’identité pourrait faire penser à un cas très extrême de schizophrénie. Même sur la question du féminisme, le film ne se laisse pas attraper : Altman pose parfois un regard très cynique sur ses héroïnes (quand Shelley Duvall adopte les principes de la parfaite femme moderne lue dans les magasines, ou quand Sissy Spacek devient subitement une agaçante lolita), avant d’imaginer à la fin un monde débarrassé des hommes. Il est donc impossible d’imposer à 3 Femmes une seule lecture possible. Surtout qu’Altman, aussi malicieux qu’à son habitude, fait tout pour empêcher son film de se figer et multiplier les interprétations, quelque part entre la chronique d’une banale vie quotidienne et l’affrontement mythologique relayée par les fresques de Willie. En revanche, son onirisme sous le soleil de plomb de Palm Springs a de quoi marquer durablement le spectateur.

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Devant les fresques hallucinantes de Willie, Millie (Shelley Duvall) s’assure que Pinky (Sissy Spacek) ne perde pas la tête.

L’étrangeté de son rêve, Altman l’exprime autant par de fortes expérimentations visuelles (l’eau ondoyant devant la caméra, le montage tout en surimpressions du rêve de Pinky) que par des détails plus subtils et incongrus (Millie parlant dans le vide ou coinçant systématiquement sa robe dans la portière de la voiture), faisant de 3 Femmes un film aussi drôle que sombre, voire même traumatisant avec la scène d’accouchement qui lie définitivement les trois héroïnes. Mais le motif que le cinéaste maîtrise le mieux dans son film sinueux est celui de la dualité qu’il éparpille un peu partout, incarné par exemple par les jumelles qui agacent Millie mais fascinent Pinky (et pour cause, Pinky désire une gémellité, une relation fusionnelle que Millie redoute). Ailleurs, ce sont les visages des femmes qui se reflètent et se dédoublent dans des vitres, leurs noms qui s’amalgament (Pinky s’appelle Mildred, dont le diminutif est Millie, soit Willie avec une lettre à l’envers), leurs personnalités et leurs actions qui s’imitent, leurs rôles qui s’interchangent. Altman pousse le trouble identitaire à son paroxysme et le maîtrise parfaitement, allant flirter avec la figure du body snatcher (à noter que le réalisateur n’excluait pas que Pinky puisse être une extraterrestre !), et nous transmet une fièvre qui nous amène à douter de tout et surtout du titre : est-ce qu’elles sont au moins 3 femmes dans 3 Femmes ?!

BASTIEN MARIE


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