Yesterday

yesterdayComédie romantique anglaise (2019) de Danny Boyle, avec Himesh Patel, Lily James, Joel Fry, Kate McKinnon et Ed Sheeran – 1h56.

Le musicien Jack Malik, accompagné par son amie et manageuse Ellie, tente de se faire connaître, sans succès. Après un accident, il découvre que tout le monde a oublié les Beatles, le groupe ayant été carrément rayé de l’existence ! Il décide alors de s’emparer de ce légendaire répertoire, aussi incroyable que fourni, et devient très vite un garçon dans le vent…

Les Beatles et le cinéma, c’est forcément une longue histoire d’amour. Celle-ci commence dès 1964, en pleine beatlemania, avec A Hard Day’s Night, savoureuse chronique de Richard Lester où nos quatre garçons dans le vent jouent leurs propres rôles avec un naturel et une ironie déconcertante. Le groupe retrouve le cinéaste l’année suivante pour Help!, une nouvelle aventure encore plus fantaisiste. Enfin, en 1967, les Beatles (du moins leurs images puisqu’ils n’assureront même pas les voix du film…) s’envolent vers Pepperland pour l’animé Yellow Submarine, qu’on ne présente plus. A ces trois films incarnés par John, Paul, George et Ringo s’ajoutent un nombre difficilement calculable de documentaires dont on retiendra Let It Be (1970) qui marque la fin du groupe et le plus récent George Harrison : Living in the Material World, portrait fleuve et indispensable du discret guitariste signé Scorsese.

A ces documentaires et (auto)fictions s’ajouteront également d’autres films tels que I wanna Hold Your Hand, premier film de Zemeckis traitant de la beatlemania, Nowhere Boy, biopic sur la jeunesse de Lennon, Across the Universe, une romance racontée via le prisme de l’oeuvre des Beatles, ou plus récemment The disappearance of Eleanor Rigby aux trois montages (dont on en a malheureusement pas vu un seul mais… ça parle bien des Beatles, non ?!). Autant de films (et autant de titres de chansons) auxquels s’ajoute évidemment la musique elle-même. S’il suffit de tendre l’oreille pour constater que nos chers Fab Four sont beaucoup moins chair à BO que leurs frères ennemis des Stones ou encore des Kinks (entendre Supersonic Rocket Ship n’était-il pas le meilleur truc d’Avengers : Endgame ?), il n’en demeure pas moins de mémorables apparitions sonores : le Twist and Shout en fanfare de Ferris Bueller, l’introduction sur le bébé du Monde selon Garp au son de When I’m 64, l’inoubliable Baby I’m a richman qui clôt non sans amertume The Social Network ou le bouleversant Yesterday revisité par Morricone dans Il était une fois en Amérique. Ce même Yesterday qui donne donc son titre (décidément) au dernier film de Danny Boyle qui fait ici l’objet de notre attention (si si !). Néanmoins, on ne voulait pas conclure ce préambule loin d’être exhaustif mais déjà bien trop long sans citer une apparition qui nous tient particulièrement à cœur : le fameux camion bleu et ses silhouettes en carton du Bad Taste de Peter Jackson, éminent beatlemaniac.

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Jack Malik marchant seul sur les traces des Fab Four. Un petit pas pour l’homme…

Première collaboration entre Richard Curtis et Danny Boyle, Yesterday aurait de quoi surprendre dans la filmographie de ce dernier mais ça serait trop vite oublier que le cinéaste s’aventure toujours où on ne l’attend pas. En revanche, via cette énième comédie romantique, Richard Curtis, spécialiste du genre pour le meilleur et pour le pire, reste quant à lui bien au chaud dans ses chaussons, au risque que cela sente un peu des pieds… En effet, même s’il casse les règles qu’il a contribué à mettre en place, en nous présentant un couple qui se connait déjà ou encore en casant la fameuse course vers la gare/l’aéroport en milieu de film pour un résultat moins idyllique, cela ne permet pas pour autant de relever un scénario qui apparaît quand même assez mal fichu. Ainsi, ses personnages s’avèrent souvent un peu faiblards, ne s’extirpant jamais vraiment des archétypes du genre, et notamment le couple central qui manque un peu d’épaisseur, se révélant assez peu crédible. En effet, malgré les efforts déployés par Curtis, on peine toujours un peu à comprendre comment le brave Jack Malik a pu ainsi consigner la ravissante et entreprenante Ellie dans la friend zone durant tant d’années.

Aussi, il faudra au spectateur une sacrée suspension d’incrédulité  pour ne pas trop chercher la logique de cette uchronie prétexte. Ces chansons pourraient-elles vraiment marcher aussi bien aujourd’hui ? En quoi seraient-elles aussi révolutionnaires ? Comment la pop mondiale a pu si peu changer sans les Beatles ? Quel groupe a pu prendre leur place centrale dans la révolution culturelle des années 60 ? Supprimer Oasis, c’est drôle, mais ça soulève également bien d’autres problèmes… Au delà des chansons, les Beatles, c’est aussi une nouvelle façon de vendre de la musique mais aussi de la produire et, si Yesterday aborde pourtant ces sujets, c’est bien pour parler de notre monde, un monde incontestablement marqué par ces quatre gars de la middle class de Liverpool devenus « plus populaires que Jésus ». Si Curtis se rattrape largement côté vannes, enchaînant joyeusement les références aux paroles des Beatles dans ses dialogues, on regrette qu’il n’ait pas traité d’avantage en profondeur les multiples questionnements sur la pop culture que pose Yesterday. On retiendra quand même l’ironie qu’un film sur l’imposture soit ainsi accusé de plagiat, d’un côté par des fans de Johnny remontés que des anglo-saxons pillent ainsi notre trésor national (rappelons au passage que Jean Philippe devait faire l’objet d’un remake US même si les versions concernant Madonna ou Bruce Springsteen n’ont pas abouti…) et de l’autre par David Blot, auteur d’une bande dessinée déjà intitulée Yesterday* sortie en 2011 et avec laquelle le film cultive les similitudes…

Néanmoins, en espérant que les fans du parolier de Hugh Grant ne se soient pas encore étouffés avec leur thé, il s’agit de préciser que Yesterday, malgré tous ses défauts, reste un film particulièrement attachant. En effet, si Richard Curtis ne signe pas la meilleure partition de sa carrière, il peut en revanche compter sur un réalisateur rompu à l’exercice d’adapter des scénarii quelque peu boiteux (ce récurrent problème de troisième acte dans lequel il semble pourtant aimer s’engouffrer…). Loin de la sophistication de Steve Jobs ou de l’amertume de Trainspotting 2, pour ne citer que ses films les plus récents, et avant de s’attaquer au monument James Bond (tentative qui se soldera de toute façon par un échec), Danny Boyle semble prendre un plaisir communicatif à emballer ce feel good movie, évitant autant qu’il peut de s’appesantir sur les scories du scénario. On pense ainsi à ce running gag sur les paroles d’Eleanor Rigby, offrant pourtant de jolies perspectives mais ne débouchant malheureusement sur rien, dont s’empare Boyle pour se permettre une touchante illustration de la chanson culte, jouant sur le mystère entourant la fameuse tombe de St.Peter’s Parish Church, cette vraie Eleanor Rigby oubliée de tous, même de McCartney lui-même. Vous l’aurez compris, ce qui motive le réalisateur, c’est bien le cœur du projet : une vibrante déclaration d’amour aux Beatles.

Yesterday s’impose donc comme un gros cadeau pour les fans (affectueusement représentés dans le film) qui goûteront aux joies ludiques de retrouver les paroles avec le héros (qu’attend Nagui pour crier au plagiat ?) et prendront certainement plaisir à voir ainsi les morceaux recomposés sous leurs yeux à la faveur d’une euphorisante scène dans un studio de fortune, à mille lieux des conditions dans lesquelles furent enregistrés les chefs-d’œuvre des Beatles, mais qui témoigne de la même fougue créatrice. La suite des aventures de Jack Malik sera moins heureuse tandis que notre héros se voit plonger dans le grand bain de l’industrie musicale et ses eaux javellisées infestées de requins. Même si la satire aurait pu être plus mordante, au risque d’égratigner la légèreté du film, Boyle se fait malgré tout plaisir via un personnage de manageuse un peu attendu mais aussi lors de la scène de la grand-messe de la com où on se dit que le réalisateur devait quand même bien appréhender les réunions de prod de James Bond ! Il n’est pas compliqué de voir les liens qui peuvent exister entre Boyle et Jack Malik, tous deux artistes populaires issus de la classe ouvrière se cassant les dents sur des projets artistiques vite réduits à des produits par l’implacable industrie de l’entertainment. Le cinéaste, dont la mise en scène pour l’ouverture des JO révélait une certaine quête de respectabilité nationale (mais pas au point d’accepter l’anoblissement), maintenait jusqu’alors une distance relative avec les gros studios mais aura donc baissé sa garde pour Bond, ne parvenant cette fois pas à tenir tête à Barbara Broccoli, la MGM et Columbia (filiale de Coca-Cola donc n’existant peut-être plus dans Yesterday…).

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Lily James et Himesh Patel donnent un peu de couleurs à leurs personnages.

Loin de réaliser un film punk, Danny Boyle ne fait pas pour autant de compromis, refusant la logique mais absurde demande de la production de caster une star pour le rôle de Jack Malik. Il préfère au contraire porter son choix sur l’inconnu Himesh Patel, dont les origines indiennes n’auraient pas déplu aux Beatles. Dès les premières images, l’acteur n’est pas sans rappeler l’Oscar Isaac d’Inside Llewyn Davis (un Llewyn Davis qui deviendrait Dylan), même s’il ne peut malheureusement pas s’appuyer sur une écriture aussi riche que celle des Coen. Qu’importe, le personnage n’est pas non plus le même et Himesh Patel nous le rend vite très attachant, réussissant le paradoxe de briller par un manque de charisme dont seul l’avenir nous dira s’il était joué ou s’il s’agissait d’un choix malicieux de Danny Boyle. Elle non plus pas vraiment aidée par le scénario, Lily James, la Cendrillon du live action mais surtout la petite amie de Baby Driver, se glisse dans la peau d’Ellie et, usant de tout son charme, réussit à donner un peu de densité à un personnage réduit sur le papier à l’amoureuse éconduite. On notera également la présence de deux autres jeunes acteurs inconnus à peine aperçus dans Game of Thrones avec d’un côté, Joel Fry, incarnant le fameux pote relou cher à Curtis, et de l’autre Ed Sheeran qui se voit promu certes à un second rôle, mais à celui d’une grande pop star !** Enfin, on ne peut vous parler ici d’une double guest de peur de vous divulgâcher une scène clé, véritable cerise sur le gâteau qui pourra tirer la larme de certains beatlemaniacs. Une scène aussi simple que bouleversante qui nous rappelle la veine plus mélancolique du cinéma de Richard Curtis (les errances de Coup de foudre à Notting Hill mais aussi les moments précieux d’Il était temps), une mélancolie qui sied aussi très bien à celui de Danny Boyle.

Décidément plus fleur bleue que franc-tireur, le réalisateur nous livre une comédie romantique suffisamment fraîche, malgré ses nombreux défauts, pour affronter la canicule de cet été. Boyle et Curtis témoignent d’une foi inébranlable envers les innombrables tubes des Beatles (dont seule une partie apparaît dans le film au-delà de tous ces post-its), une oeuvre qui reste encore aujourd’hui matricielle dans l’industrie du disque. Aussi, alors que la question des droits de ces chansons semblent toujours épineuse, on se rappelle du litige empêchant la diffusion sur iTunes tandis qu’il est toujours bon de rappeler que Paul McCartney est la preuve vivante que Michael Jackson ne baisait pas que des enfants, Boyle et Curtis usent de leur uchronie pour les imaginer libres de droits. Comme Spielberg (autre beatlemaniac) sur Ready Player One (toute proportion gardée…), ils nous rappellent que la pop culture appartient certainement plus au peuple qu’aux financiers qui l’exploitent mais, et malheureusement peu importe les moyens, qu’un monde sans les Beatles est juste bien trop triste pour être imaginé.

CLEMENT MARIE

 

*Yesterday est d’ailleurs disponible, publiée directement par son auteur, à cette adresse : https://www.dropbox.com/s/aitsp2bszwsenjn/YESTERDAY-2011-LABD.pdf?dl=0

**ERRATUM : on me glisse à l’oreille qu’Ed Sheeran joue son propre rôle (je me disais aussi…) et qu’il serait en fait bien une pop star. Au temps pour moi et sympa donc l’autodérision et la modestie…


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