Douleur et Gloire

douleur-et-gloire.20190517112058Dolor y Gloria Film autobiographique espagnol (2019) de Pedro Almodóvar, avec Antonio Banderas, Asier Etxeandia, Penélope Cruz, Leonardo Sbaraglia et Asier Flores – 1h55

Alors que son état ne lui permet pas de diriger un nouveau projet, le réalisateur Salvador Mallo redécouvre un film vieux de trente ans à la faveur d’une rediffusion en cinémathèque. Aussi, il reprend contact avec son acteur, avec qui il était en froid depuis tout ce temps, et, tandis que les deux hommes s’adonnent aux opiacés, Salvador se remémore son enfance passée avec sa mère dans une grotte de Paterna…

Douleur et Gloire marque le grand retour de Pedro Almodóvar. Non pas que ses derniers films étaient ratés, loin de là, mais Les Amants passagers assumait son manque d’ambition (si tant est qu’une telle légèreté soit vraiment un manque d’ambition…) tandis que Julieta semblait surtout tenir sur l’idée de faire jouer un même personnage par deux actrices pour deux âges différents. L’argument avait de quoi paraître un peu maigre, malgré l’habituelle maestria du réalisateur, mais il préfigurait des envies biographiques de ce Douleur et Gloire qui achève quant à lui d’imposer la double interprétation comme un motif récurrent dans les films d’Almodóvar de ces dix dernières années, en témoigne la trajectoire glaçante du héros de La Piel que habito… Ce jeu d’identité se fait ici plus vertigineux que jamais en servant une troublante mise en abîme. En effet, alors que le film nous montre un acteur (la révélation Asier Etxeandia) se glisser dans la peau d’un cinéaste porté sur l’autobiographie, il n’aura échappé à personne que ce dernier évoque directement Almodóvar lui-même.

Si Almodóvar s’est toujours nourri de ses propres expériences, concluant d’ailleurs ici une trilogie ouverte par La Loi du désir et La mauvaise éducation, et a souvent fait la part belle à la mise en abîme, on se souvient d’Attache moi mais surtout du récent Étreintes brisées dans lequel son cinéaste réalisateur tournait Femmes et valises, double fictif de Femmes au bord de la crise de nerf, Douleur et Gloire nous apparaît plus personnel que jamais. Pour se glisser dans la peau du réalisateur vieillissant, Almodóvar retrouve Antonio Banderas qui a pioché directement dans la garde robe colorée du cinéaste et s’est fait relooker par son coiffeur perso. Visuellement, le résultat serait déjà bluffant si Banderas n’y allait pas en plus de sa plus belle partition, entre maturité et sensibilité. Il devient enfin le Mastroianni d’Almodóvar (ou son Jean-Pierre Léaud pour les plus chauvins…),  passant du statut d’acteur fétiche à celui de véritable alter-ego.

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Y’a pas à dire, ça sent le Proust !…

Forcément, ce savoureux jeu de miroir, jusqu’à un ultime plan désarmant de beauté et de vérité, nous pousse sans cesse à démêler le vrai du faux. Si on sait que le personnage partage certains soucis de santé avec Almodóvar, ce dernier est loin de confesser pour autant une addiction présente ou passée à l’héroïne, drogue qu’il n’a, à en croire ses interviews, jamais testée. En revanche, on imagine que le film vieux de trente ans n’est autre que La Loi du désir, mettant également en scène un réalisateur et où apparaissait déjà Banderas. Aussi, on devine qu’Almodóvar, qui n’a pas la réputation d’être toujours très tendre dans sa direction, parle de ses propres relations conflictuelles avec certains de ses acteurs. En effet, alors qu’ils n’avaient pas travaillé ensemble depuis longtemps, ses retrouvailles avec Banderas sur La Piel que habito furent quelques peu entachées par des désaccords vis-à-vis du personnage tandis que Victoria Abril n’a jamais caché être en froid avec le cinéaste depuis de nombreuses années. De même, il ne fait aucun doute que les bouleversantes retrouvailles entre notre héros et un ancien amant fassent écho à la vie sentimentale du réalisateur. Enfin, le projet autobiographique d’Almodóvar le conduit évidemment à l’évocation nostalgique de son enfance provinciale pour un énième mais toujours aussi magnifique portrait de femme, la muse d’aujourd’hui Penélope Cruz et celle d’hier Julieta Serrano (qui dit Julieta dit double interprétation…) incarnant une mère tout en douceur et en caractère. Des hommes sensibles et des femmes fortes… Pas d’erreur, on est bien chez Almodóvar.

S’imposant d’ores et déjà comme un nouveau chef d’oeuvre à ajouter à une filmographie incroyable, Douleur et Gloire est l’oeuvre d’un grand cinéaste qui se retourne sur tout ce chemin parcouru. Sans jamais se renier, le virtuose Almodóvar met de côté son exubérance et son emphase mélodramatique pour une émotion intacte et une mise en scène toujours aussi inspirée, s’essayant à de nouveaux procédés narratifs et imbriquant les flashbacks avec la légèreté d’une plume. Douleur et Gloire est un tel bijou de délicatesse qu’il pourrait même combler les pauvres fous les plus réfractaires au cinéma d’Almodóvar et qui sait, peut-être même leur donner l’occasion de le redécouvrir.

CLÉMENT MARIE


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