Les Oiseaux de passage

mv5by2vkymqzzdutnwe1yy00zjm1lwe0mjetnjkynzazmdizmmyyxkeyxkfqcgdeqxvymtmxodk2otu40._v1_sy1000_cr006671000_al_Pajaros de verano Drame de gangster colombien (2018) de Cristina Gallego et Ciro Guerra, avec José Acosta, Natalia Reyes, Carmiña Martinez, José Vicente, Jhon Narvaez, Greider Meza et Juan Bautista Martinez – 2h05

En Colombie dans les années 70, une famille d’indigènes Wayuu se retrouve au cœur de la vente florissante de marijuana aux américains, marquant la naissance des cartels de drogue…

Après L’Etreinte du serpent (2015) et en attendant Waiting for the Barbarians avec Johnny Depp, Robert Pattinson et Mark Rylance, Ciro Guerra coréalise son quatrième long-métrage, Les Oiseaux de passage, avec Cristina Gallego, sa compagne et productrice. Elle est à l’origine de ce scénario sur les débuts des cartels de drogue, bien avant que Pablo Escobar ne devienne une curieuse idole pop avec la série Narcos ou le biopic Loving Pablo avec Javier Bardem, sa femme et sa bedaine. Aucun magnat de la drogue ici, plutôt des tribus indigènes amenées à traiter avec les gringos avant de se faire dévorer par leur capitalisme. Une sorte de Scarface chamanique dont le tournage dans le désert colombien n’a pas été de tout repos : inondations, tempête de sable et violents orages ont bien failli avoir raison des décors du film, qui a plus tard fait l’ouverture remarquée de la Quinzaine des réalisateurs 2018.

Autant vous le dire tout de suite, cette bafouille sur Les Oiseaux de passage ne va pas avoir peur des mots : le film de Ciro Guerra et Cristina Gallego est un chef-d’oeuvre. Sa tragédie, si ce n’est grecque, est au moins shakespearienne et, puisqu’on est au cinéma, fait penser à celui qui a le mieux adapté le dramaturge, Akira Kurosawa. Bon, c’est surtout parce qu’une villa brûle, comme autrefois les châteaux du Château de l’araignée (d’après Macbeth) ou de Ran (d’après Le Roi Lear). Et encore, en Italie, ils ont eu le bon ton d’appeler le film « Il était une fois en Colombie », saupoudrant le tout d’un peu de Sergio Leone ! Ça fait de sacrés noms attachés à ce film, mais je n’y pensais pas du tout avant d’entrer dans la salle. La première séquence nous montre une fête traditionnelle des Wayuu, célébrant le passage à l’âge adulte d’une de ses femmes qui se trouve un mari dans la foulée, devant amener une dot qui ne se constitue encore que de bétail et de colliers. On ne voit pas très bien le rapport avec les cartels dont le film est censé nous raconter les origines, mais les réalisateurs y viennent, patiemment, avec une narration chapitrée en chants, comme une histoire émergeant du fond des âges par tradition orale. Avant même qu’on ne s’en rende compte, Gallego et Guerra développent toute la classique histoire de gangster (débuts du trafic, meurtre du traître, réussite clinquante, violentes représailles) en la mêlant à la culture indigène et à son mysticisme (oiseaux de mauvais augure, interprétation des rêves, respect des règles ancestrales). Ce récit inattendu et fluide (nombre de films de gangster lorgnaient sur la tragédie classique, mais peu ont eu à la transposer littéralement) s’allie à un sens certain du cadre et de la mise en scène pour faire des Oiseaux de passage un film très puissant.

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Rapayet (José Acosta) et son consigliere Peregrino (José Vicente) ne paient pas de mine comme ça, mais je vous assure que les mecs sont des putains de parrains !

Je ne connais pas assez l’histoire des cartels pour savoir quel rôle y ont joué les tribus indigènes, mais à l’écran, ça se tient complètement. Gallego et Guerra connaissent assez bien les codes des deux cultures pour y trouver des similitudes troublantes (le rôle essentiel du consigliere notamment) et comptent sur la sécheresse de leur mise en scène pour souligner la violence de leur propos et de leurs personnages sans en apporter une vision ambiguë, sans être tenté de faire un portrait « glorieux » de ses parrains de la drogue. Au contraire, Les Oiseaux de passage est profondément triste et noir, puisqu’il raconte surtout l’extinction d’une culture indigène contaminée par des préoccupations économiques venues d’ailleurs. A ce sujet, il est aussi ironique, quand il dresse par exemple une villa incongrue au milieu du désert, surveillée par des gardes armés jusqu’aux dents alors qu’il n’y a pas une âme qui vive à des kilomètres à la ronde, affichant des signes de richesse et de prospérité sans personne autour pour les voir. Pas de conquistadors cette fois, mais une idée bien pourrie et une herbe maudite pour assécher un territoire de sa culture. A la fin (donc spoil), il ne reste plus qu’une orpheline perdue et un berger chanteur pour raconter cette perdition… et le sublime film de Gallego et Guerra donc, qui ont montré mieux que quiconque l’empoisonnement des cartels.

BASTIEN MARIE


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