Monsieur Link

3963762Missing Link Film d’animation canadien, américain (2019) de Chris Butler – 1h34

A la fin du XIXème siècle, l’explorateur Lionel Frost reçoit une lettre lui donnant la localisation d’un primate légendaire dans l’état de Washington. Et pour cause, la missive a été écrite par le primate lui-même, doué de parole, que Frost rebaptise Mr Link. En échange de preuves de son existence pour faire entrer Frost dans un club très fermé de célèbres explorateurs, Mr Link lui demande de l’emmener à Shangri-La, terre secrète au cœur de l’Himalaya où vivraient ses cousins les yétis…

On avait laissé Laika Entertainment sur un chef-d’oeuvre absolu, Kubo et l’armure magique (2016), réalisé par le patron de la boîte Travis Knight (qui s’est depuis essayé au film live avec le sympathique Bumblebee). Entre-temps, le studio annonçait des ambitions toujours plus grandes, concentrant leur activité exclusivement sur des longs-métrages au rythme d’une sortie annuelle. Le problème, c’est que le succès n’a pas suivi et que Laika a perdu son deal de distribution avec Focus Features et Universal. C’est donc chez United Artists aux States et Metropolitan chez nous que sort le dernier né du studio, Monsieur Link, écrit et réalisé par Chris Butler, coauteur du convaincant Paranorman (2012). Un film qui a mobilisé la plus grande équipe jamais assemblée par Laika et pourvu d’un casting vocal aux petits oignons : Hugh Jackman/Zach Galifianakis en VO, Thierry Lhermitte/Eric Judor en VF. Malheureusement, cela ne devrait pas suffire à garantir un succès au box office pour Laika dont l’avenir semble toujours aussi incertain.

C’est forcément inquiétant pour un studio qui, artistiquement, a de toute évidence acquis sa pleine maturité. On est bien loin de l’influence burtonienne des débuts quand Laika faisait ses armes en prêtant main forte aux Noces funèbres ou en confiant son premier film, Coraline (2009), à Henry Sellick, réalisateur de L’Etrange Noël de Monsieur Jack. Et d’un point de vue technique, Laika emporte la stop motion vers des rivages insoupçonnés, intégrant harmonieusement le numérique à une animation qui dépasse un artisanat revendiqué par les confrères d’Aardman. Emporté par sa soif insatiable d’aventures, Monsieur Link fait montre d’une fluidité jamais atteinte dans la stop motion, fonçant à toute allure avec des mouvements sans saccade captés par une caméra en toute liberté. Chris Butler et ses équipes nous embarquent dans une aventure aux accents authentiquement spielbergiens (une séquence sur un paquebot nous ramène sur le pont du Karaboudjan des Aventures de Tintin). Et comme ils en ont pris l’habitude, les gars de Laika concluent leur film sur le making of d’une séquence d’animation en accéléré, les animateurs fourmillant autour des personnages qui prennent vie : sur Monsieur Link, cette séquence post-générique fait encore mouche, le primate (fort bien doublé par monsieur Judor soit dit en passant) semblant remercier ses créateurs du haut de son éléphant.

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Lionel Frost et Mr Link font connaissance, même s’ils auraient pu tout aussi bien se serrer la main.

Techniquement, Monsieur Link est donc une nouvelle preuve ahurissante du savoir-faire indéniable acquis par le studio en à peine dix ans. En revanche, émotionnellement, il est en-dessous de Kubo. Chris Butler est surtout préoccupé par le souffle de son aventure et il fait ça très bien (rendez-vous compte : dès la séquence d’ouverture, on traque rien moins que le monstre du Loch Ness !), mais il délaisse quelque peu ses personnages qui auraient sans doute gagné à être plus étoffés. Sir Lionel Frost et Monsieur Link sont dans une quête d’acceptation assez attendue dans un film pour enfants (peut-être une concession narrative faite à une animation plus mainstream ?), l’appel à l’empathie et au rapport à l’autre reste discret derrière les multiples péripéties et on regrette un peu que le primate ne prenne pas plus d’importance face à son partenaire humain. Explorateur devant faire face à l’ambiguïté de sa profession, Frost est beaucoup plus actif que Link, à l’innocence pourtant irrésistible mais le condamnant à un rôle de sidekick. Heureusement, quelques plans nous transpercent d’émotion (par exemple, quand de multiples reflets de Link sur une paroi de glace le renvoient à sa profonde solitude) et Monsieur Link est assez généreux pour inviter à la revoyure ou espérer une suite. Après tout, le studio Laika ne peut pas sortir un chef-d’oeuvre à tous les coups, mais ils sont quand même bien assez doués pour s’extraire aisément du tout-venant de l’animation.

BASTIEN MARIE


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