Sorry to Bother You

mv5bodq1ndc1odk1mv5bml5banbnxkftztgwnzc1mtm1ntm40._v1_sy1000_cr006741000_al_Comédie américaine (2018) de Boots Riley, avec Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, Steven Yeun, Jermaine Fowler, Omari Hardwick, Terry Crews, Danny Glover et Armie Hammer – 1h51

A Oakland, Cassius Green est embauché dans une boîte de télémarketing où, pour devenir un vendeur plus performant, il utilise une voix de blanc. Alors que ses collègues montent une lutte syndicale, Cassius grimpe dans la hiérarchie, jusqu’à découvrir les sombres secrets de la compagnie…

Quand il était jeune, Boots Riley a fait des études de cinéma tout en jouant dans le groupe de rap The Coup. Celui-ci commençant à avoir du succès, Riley a délaissé le septième art avant d’y revenir aujourd’hui avec son premier long-métrage, Sorry to Bother You. Son récit vient d’une chanson du groupe et son titre d’un de ses albums, déjà pensé pour être la future BO du film, et dont les bénéfices des ventes et de la tournée devaient être injectés dans le budget. Parallèlement à ce financement peu commun, le scénario de Riley commence à faire parler de lui, notamment grâce à l’auteur Dave Eggers (The Circle) qui lui offre d’en sortir une novélisation, et le script trouve preneur chez Significant Productions, la boîte de Forest Whitaker. Le projet est ensuite développé à Sundance et Boots Riley part en quête de son acteur principal. Il pense d’abord à Jordan Peele qui, après le succès de Get Out, ne se consacre plus qu’à son travail de réalisateur ; puis à Donald Glover qui va être trop occupé à jouer Lando Calrissian dans Solo. En revanche, ce dernier lui recommande chaudement Lakeith Stanfield, apparu dans Get Out et dans sa série Atlanta, et qui se trouve avoir fait un temps du télémarketing. Sorry to Bother You s’est ensuite tourné à Oakland, en même temps que Blindspotting (les films feront tous deux sensation au festival de Sundance), et Riley connaissant très bien la ville californienne, il a pu tourner, en seulement une vingtaine de jours, dans des locaux qu’on lui a généreusement prêtés. Sorry to Bother You a fait un petit succès aux Etats-Unis avant une sortie beaucoup plus confidentielle chez nous, malgré des critiques assez élogieuses.

Un succès critique d’importance puisque la bande-annonce du film était entrecoupée de citations flatteuses. Un gimmick parfois énervant mais qui, curieusement, correspond on ne peut mieux à Sorry to Bother You qui scande lui aussi ses messages anticapitalistes avec une myriade d’astuces visuelles parsemées dans une mise en scène tapageuse. Un dynamisme qui n’a pas manqué de faire penser à certains qu’on tenait là la naissance d’un grand cinéaste, mais ici, on est un peu plus sceptique. Intrigant au début, assommant sur la longueur, sortant de sa manche un twist qui semble surtout justifié par une impasse scénaristique qui se profilait, Sorry to Bother You distribue les uppercuts au spectateur forcément sonné mais qui devrait s’en remettre rapidement. Dans sa charge anticapitaliste qui défonce surtout des portes ouvertes, Boots Riley semble répondre à une propagande par une autre, tout aussi inconséquente. Le film se réclame de Terry Gilliam ou de Spike Jonze, mais sans la folie étouffante de l’un ou la mélancolie existentielle de l’autre, juste avec une dénonciation un peu puérile qui accumule tellement d’effets que, fatalement, certains fonctionnent. Ça permet à Sorry to Bother You de demeurer sympathique et parfois drôle, mais sûrement pas durable.

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Cash Green (Lakeith Stanfield) rencontre enfin le big boss Steve Lift (Armie Hammer) qui ne lâche pas sa cravache juste au cas où.

Le principal souci est peut-être celui de l’incarnation, primordiale quand il faut fustiger des artifices. Il ne vous aura pas échappé qu’après BlacKkKlansmanSorry to Bother You est un second film dans lequel il faut user d’une voix de blanc. Un stratagème dont l’acteur John David Washington se chargeait lui-même dans le film de Spike Lee, alors qu’ici Boots Riley use d’un doublage cartoonesque beaucoup plus léger. A côté de ça, Lakeith Stanfield est entouré de personnages secondaires qui manquent tout autant de substance. Sa copine Tessa Thompson, détournant les panneaux publicitaires, est un panneau publicitaire elle-même, autant dans ses petits boulots que dans son art jusque sur ses boucles d’oreille, frôlant une hypocrisie que le film n’est jamais loin de partager. Son collègue Steven Yeun fait du syndicalisme un business, allant foutre le bordel de ville en ville, comme il l’indique dans une séquence trop brève pour donner corps à cette ambiguïté pourtant foutrement intéressante. Son boss Armie Hammer est un stéréotype de businessman cocaïnomane dont la capacité à rebondir et à survivre aux attaques qui lui sont faites semble aller de soi sans qu’on s’en soucie vraiment. Le bien-nommé Cash Green, avare jusqu’à son nom, est le seul dont les dilemmes sont passés au crible, alors que tout son entourage est d’une ambivalence dont on ne s’embarrasse pas. Plutôt que de flinguer tout le capitalisme qui bouge, Riley aurait dû se pencher un peu plus sur la façon dont chacun contribue au système, plus ou moins consciemment, plus ou moins contre son gré. Cette lecture de Sorry to Bother You, relatif à la responsabilité tacite de chacun, le rend beaucoup plus intéressant que le tract anti-système auquel il se résume le plus souvent. Malheureusement, seul Stanfield porte ce dilemme sur ses frêles épaules, le reste du casting et du film se montrant plus unilatéral et manichéen qu’il le voudrait. Si à l’avenir, Boots Riley se montrait aussi inventif mais plus subtil, alors il pourra se permettre de nous déranger.

BASTIEN MARIE


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