Never-Ending Man : Hayao Miyazaki

0383888Owaranai hito : Miyazaki Hayao Documentaire japonais (2016) de Kaku Arakawa – 1h10

En 2013, alors qu’il vient d’annoncer sa retraite, Hayao Miyazaki retourne au studio Ghibli pour préparer Boro la chenille, un court-métrage qu’il envisage de réaliser en images de synthèse…

Documentariste de la chaîne publique japonaise NHK pour laquelle il tourne des portraits d’artiste, Kaku Arakawa rencontre Hayao Miyazaki en tournant un film sur son producteur, Toshio Suzuki. Le réalisateur de Princesse Mononoké accepte d’être portraituré à son tour, mais à la condition de ne pas être envahi par le matériel d’Arakawa. Ce dernier devra donc se contenter d’un caméscope discret, ce qui explique les images brutes de ce Never-Ending Man : Hayao Miyazaki qui commence par l’annonce de sa retraite, « sérieuse cette fois », juste après la sortie du Vent se lève. Sorti au cinéma chez nous grâce au distributeur Eurozoom, spécialisé dans les sorties japonaises, Never-Ending Man ne méritait peut-être pas tant d’honneur si l’on en jugeait que par sa facture très pauvre – la petite caméra d’Arakawa donne des images franchement dégueus et un son misérable – mais révèle tout de même un contenu précieux, nous permettant d’assister au travail d’un des plus grands cinéastes vivants.

Au départ pourtant, ce n’était pas gagné. La caméra entre dans le sanctuaire studio Ghibli désert, inanimé par la cessation d’activité de son principal artiste, avant d’aller chez Miyazaki, à deux pas de là, où le réalisateur fait des croquis pour le musée Ghibli. On se dit que le studio en question a des locaux aussi modestes que sa légende est grande. On se dit aussi qu’on ne va voir qu’un vieux monsieur buvant des cafés et fumant des cigarettes en maugréant sur le cinéma d’animation qui reste (« La chanson Libérée, délivrée cartonne, mais qu’est-ce qu’elle est nulle ! »). Mais le miracle arrive bientôt : Miyazaki veut se remettre au travail et se lance dans la création de Boro la chenille. Avec la complicité de son producteur Suzuki, Miyazaki retourne à Ghibli, revêt son tablier et planche sur son bureau rejoint par de jeunes artistes faisant revivre le studio. Dès lors, Arakawa n’a plus besoin de conduire d’entretien, de faire parler le maître : comme le souhaitait ce dernier, il n’a plus qu’à poser sa caméra et observer l’artiste au travail. Quant à la technique rudimentaire du documentaire, elle finit par raisonner avec la méthodologie de Miyazaki lui-même : la technique n’est qu’un outil qui ne doit pas envahir l’oeuvre, de peur de briser son cœur et ses intentions. C’est pourquoi l’artiste préférera s’en tenir à un travail artisanal, fait main, sans quitter son tablier et sur les mêmes bureaux que ses employés. A ce titre, l’une des meilleures séquences de Never-Ending Man montre Miyazaki assister à un test d’animation créée par une intelligence artificielle, projet porté par un ancien stagiaire de Ghibli. Un test grotesque montrant un zombie désarticulé tout droit sorti de Resident Evil. Miyazaki le démonte immédiatement, mettant en évidence la désincarnation complète du test, dénonçant une animation dénuée de pensée et de sentiment, lui qui réfléchit au moindre mouvement de sa chenille à laquelle il donne vie.

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Hayao Miyazaki au travail, et au fond Arakawa qui essaie de ne surtout pas le déranger.

Never Ending-Man témoigne donc de la pensée profonde du cinéaste, mais dresse aussi un portrait touchant d’un homme qui continue de créer pour tromper la mort. Tout au long du film, Miyazaki perd un certain nombre de ses collaborateurs, regrette de ne pas être parti le premier (et encore, le film a été tourné avant la disparition d’Isao Takahata, cofondateur du studio Ghibli), et finit par reconnaître qu’il lui importe peu de mourir pendant la réalisation d’un projet, déclarant « Il vaut mieux mourir en ayant une raison de vivre ». Miyazaki ne peut donc pas s’arrêter de travailler de peur de devoir attendre la mort, et aussi parce qu’il ne trouve pas de disciples auxquels transmettre son art. Sans avoir à parler de ses relations tendues avec son fils dont il n’approuve pas toujours les travaux, Never-Ending Man montre bien que le cinéaste ne se reconnaît pas dans les jeunes générations, toutes gagnées à l’animation 3D et à Star Wars, qu’il leur préférerait un double de lui-même, et qu’à défaut de leur transmettre son art, il pompe leur énergie. Au départ, c’est Suzuki qui le dit, sur le ton de la blague pense-t-on, avant qu’on se rende compte que c’est effectivement ce qui semble se passer au fil de la gestation de Boro la chenille : Miyazaki est de plus en plus excité par le projet à mesure que ses jeunes collaborateurs s’épuisent. On se demande bien combien d’autres artistes il va laisser sur le carreau avec son nouveau long-métrage que le documentaire nous tease dans ses dernières minutes, prévu autour de 2020…

BASTIEN MARIE


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