Si Beale Street pouvait parler

mv5bnwi2ntdmngetmwfmmy00y2e5ltlmodmtywzkymmyywuwyzm4xkeyxkfqcgdeqxvyntc5otmwotq40._v1_sy1000_cr007361000_al_If Beale Street Could Talk Drame américain (2018) de Barry Jenkins, avec Kiki Layne, Stephan James, Regina King, Colman Domingo, Teyonah Parris, Michael Beach, Diego Luna, Ed Skrein, Pedro Pascal, Emily Rios, Finn Wittrock, Dave Franco et Brian Tyree Henry – 1h59

A Harlem, Tish et Fonny attendent un enfant tout en luttant pour sortir Fonny, faussement accusé de viol, de prison…

Après le triomphe de Moonlight, Oscar du meilleur film en 2017, Barry Jenkins revient avec Si Beale Street pouvait parler, lui aussi oscarisé pour son actrice Regina King. Toutes statuettes mises de côté, Si Beale Street pouvait parler est surtout l’adaptation d’un roman éponyme de James Baldwin paru en 1974 que Jenkins projetait d’adapter dès 2009, juste après son premier long-métrage. L’acquisition des droits ayant été toute une aventure, le réalisateur a dû signer Moonlight en premier, avec un succès qui a dû débloquer la situation. Avec la même équipe et les mêmes producteurs que son précédent effort, Jenkins est donc parti tourner le film à Harlem (le même quartier que dans le livre, mais Beale Street se trouve à la Nouvelle-Orléans), profitant de la rénovation de certains immeubles pour y planter ses décors et, une fois n’est pas coutume, Si Beale Street pouvait parler s’est placé sur les rangs de la course aux Oscars aux côtés d’autres fiers représentants du cinéma afro-américain (Black PantherBlacKkKlansman). Au final, c’est Green Book qui l’a emporté, réalisé par un blanc jusque là spécialiste de comédies scato, ce qui n’a pas manqué de faire grincer des dents.

Entre le polar bien énervé de Spike Lee et le blockbuster faussement progressiste de Marvel, en attendant de voir le Us que Jordan Peele nous a concocté, Si Beale Street pouvait parler est une belle proposition d’un ciné afro-américain très varié dont il représente le versant mélo. Et il est bien supérieur à Moonlight, le maniérisme de Barry Jenkins trouvant dans la langue de James Baldwin un moyen de se canaliser. Là où son précédent film n’avait pas grand chose à proposer en-dehors d’une étude de personnage vaine, Jenkins trouve cette fois dans sa source littéraire une voix et une époque qui permettent d’incarner un peu plus son esthétique colorée et suspendue influencée par Wong Kar-Wai. Pouvant aussi compter sur son casting, impeccable jusque dans les plus petits rôles, Jenkins colle de toute évidence au texte de Baldwin pour en restituer toute la douloureuse lucidité, dans des répliques parfois effroyables (Brian Tyree Henry, aperçu dans Les Veuves, a notamment un monologue terrifiant sur son expérience carcérale). Pour enrober le texte, le réalisateur peint un mélo à la Douglas Sirk, comme pour donner aux afro-américains un genre dont ils ont longtemps été privé, ce qui rappelle aussi les écrits que Baldwin a consacré au cinéma, outil non négligeable de l’oppression.

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Fonny (Stephan James) et Tish (Kiki Layne) se promènent sous la pluie en se demandant s’ils ne sont pas dans un Wong Kar Wai…

Si Beale Street pouvait parler se focalise tellement sur ses personnages, sur la sensualité de ses images, qu’il pourrait laisser penser qu’il oublie d’être politique. Sauf que politique, il l’est fatalement, quand bien même Jenkins n’est pas aussi frondeur qu’un Spike Lee. Mais par quel biais le devient-il ? Pas vraiment par son aspect historique : Jenkins a beau parsemer son film de photos d’archive, cela semble bien superflu. Pas seulement par l’injustice qui frappe le personnage de Fonny non plus : on sent comment cette histoire va se terminer et, plutôt que de porter ses coups sur l’indignation judiciaire, Jenkins préfère lui opposer l’amour et la tendresse de son couple et de son entourage. Non, la portée politique de Si Beale Street pouvait parler est plus tacite que ça, et passe à mon sens plutôt par sa structure jazzy, où les séquences et les images s’enchaînent de manière inattendue, où des séquences a priori anodines (telle la visite du loft avec Dave Franco) s’avèrent être les plus puissantes et inversement (la visite à Porto Rico est plus dispensable). La narration du film est très libre, spontanée, plus instinctive que raisonnée. Et c’est à la fois la beauté et la douleur du film, car la pureté des personnages n’y trouvent d’égal que l’aberration de l’injustice à laquelle ils sont confrontés, ces deux aspects cohabitant dans une construction improvisée dont les précipitations peuvent aussi bien exalter ou heurter, élever les personnages ou les clouer au sol aussi rapidement. C’est cette fatalité que Barry Jenkins a trouvé dans le roman de James Baldwin, cette noirceur qui contrebalance et rehausse les flamboyances du cinéaste. Rien ne dit que celui-ci, très tributaire du roman d’origine, en devienne meilleur, mais ça suffit à faire de Si Beale Street pouvait parler au moins un bon film de sa part.

BASTIEN MARIE


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