La Dame de Shanghai

mv5bmtq5mjixndu2m15bml5banbnxkftztgwmdu4ode4mze40._v1_The Lady From Shanghai Film noir américain (1947) d’Orson Welles, avec Orson Welles, Rita Hayworth, Everett Sloane, Glenn Anders et Ted de Corsia – 1h27

A Central Park, le marin Michael O’Hara vole au secours de la belle Elsa Bannister. Pour le remercier, elle l’engage à bord du yacht de son mari, le riche avocat Arthur Bannister, le temps d’une croisière au large du Mexique. Mais O’Hara va se retrouver mêlé à une sombre histoire de meurtre concoctée par Grisby, le sinistre associé d’Arthur…

Après l’échec de ses deux premiers films Citizen Kane (1941) et La Splendeur des Amberson (1942) et le succès d’un pur film de commande, Le Criminel (1946), Orson Welles parvient à obtenir de Harry Cohn, patron de la Columbia, le budget de La Dame de Shanghai, projet de film noir qu’il a piqué au réalisateur de série B, William Castle (qui se contentera d’un poste de coproducteur). Il faut dire que Welles a un bel atout de son côté : sa compagne Rita Hayworth, devenue la plus grande star du studio grâce à Gilda (1946). Les deux tourtereaux – et une imposante équipe technique – s’envolent donc à Acapulco pour démarrer le tournage sur le yacht d’Errol Flynn, loué par la production. Sur le plateau, tout le monde ou presque tombe malade et la production est ensuite rapatriée en Californie pour terminer le film à San Francisco et en studio. Une fois n’est pas coutume, la Columbia engage à l’insu du réalisateur la monteuse Viola Lawrence pour faire le tri dans les rush et rabioter La Dame de Shanghai en-dessous d’1h30. Une fois de plus, Welles devra donc renier un final cut qui n’est pas le sien et La Dame de Shanghai sera un nouvel échec au box-office, sous le prétexte qu’on ne comprend rien à l’intrigue et que la coiffure de Rita Hayworth a changé, passant des longs cheveux roux à des blonds courts (le couple ne survivra pas au film, d’ailleurs). Le film a heureusement été considéré depuis comme l’un des plus beaux de son auteur…

Malgré le remontage, le condamnant à devenir un film noir plus confus que complexe, La Dame de Shanghai a de très beaux restes grâce aux plans qui, n’en déplaise au studio, portent indéniablement le sceau d’Orson Welles. La première partie du film, de Central Park à Acapulco, plonge le héros dans une noirceur cauchemardesque assez singulière, marquée par le goût de Welles pour les gros plans assez grotesques, les courtes focales et les plongées et contre-plongées étouffantes. Si, dans le rôle principal, Welles peut laisser à désirer, le reste de son casting est exemplaire : Glenn Anders joue un sinistre comploteur particulièrement inquiétant, de même que son associé infirme Everett Sloane se balançant sur ses béquilles, tandis que Rita Hayworth, toujours aussi sublime en blonde aux cheveux courts, laisse son charme s’envenimer peu à peu. Il n’y a vraiment que la narration cahotante qui peut trahir la confusion en coulisses jusqu’au vrai/faux meurtre, après quoi Welles nous a réservé ses plus belles images, obligées de survivre à un remontage qui, ironiquement, joue plutôt en faveur de son auteur.

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Les amants Michael O’Hara (Orson Welles) et Elsa Bannister (Rita Hayworth) en plein ego trip.

Car une fois de retour en Californie, La Dame de Shanghai contient trois séquences successives vraiment magnifiques (on l’admettait déjà à l’époque) qui théorisent en plus les rapports conflictuels entre Welles et Hollywood. Il y a d’abord le rendez-vous secret des amants dans un sombre aquarium où il est inutile d’écouter les dialogues puisque Welles superpose aux personnages un arrière-plan agrandissant les créatures marines qui suffit à exprimer le danger qui les guette. Il y a ensuite une scène de procès, étonnamment absurde, où les interventions du protagoniste, pourtant jugé, se limite qu’à quelques inserts sur lui regardant à droite à gauche dans une incompréhension totale, tandis que son avocat se livre à une plaidoirie ridicule et à un auto-interrogatoire ubuesque. Si la monteuse du film voulait signifier l’injuste perte de contrôle du réalisateur, relégué au second plan de son propre procès, elle ne s’y serait pas prise autrement.

Il y a enfin la séquence finale dans l’attraction foraine où, après avoir dévalé un toboggan cagliaresque et avoir chercher une issue comme une souris dans un labyrinthe, Welles se retrouve au milieu d’un règlement de comptes entre les comploteurs qu’il reste, dans un palais des glaces démultipliant les personnages et les cibles. On est alors dans un moment de cinématographie pure, dans un tour de magie comme seul Welles savait les faire et qui ne manquera pas d’influencer longuement ses héritiers (Johnnie To en fit une variation particulièrement inspirée dans Mad Detective, 2007). (spoil) Les coups de feu s’échangent, les miroirs se brisent (de quoi prétendre à 7 000 ans de malheur, comme le dira Welles), les meurtriers meurent, et Welles s’extirpe du fracas en réitérant sa métaphore émise plus tôt : ce n’est qu’une bande de requins qui, après avoir mangé tout le monde, finiront par se manger entre eux. Le dernier plan nous montre l’acteur/cinéaste partir dans la profondeur du champ : le personnage O’Hara a survécu aux comploteurs qui ont voulu lui faire porter le chapeau, et le cinéaste Welles part pour l’Europe loin des exécutifs hollywoodiens qu’il laisse s’entre-tuer. Alors, remonté ou non, La Dame de Shanghai en dit quand même beaucoup sur son auteur, assez naïf à l’époque pour se faire déposséder de son oeuvre, mais assez génial encore aujourd’hui pour avoir le dernier mot pour la postérité.

BASTIEN MARIE


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