Utoya, 22 juillet

1884093.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxUtøya 22 juli. Film norvégien (2018) d’Erik Poppe, avec Andrea Berntzen, Aleksander Holmen, Elli Rhiannon Müller Obsourne, Solveig Koloen Birkeland – 1h33

Kaja participe au camp d’été de la Ligue des jeunes travaillistes sur l’île d’Utoya, le 22 juillet. Choquée par l’explosion qui vient de frapper Oslo, elle reproche à sa petite sœur Emilie son insouciance qu’elle juge irrespectueuse. Les premiers coups de feu retentissent et la panique s’empare des jeunes militants. Kaja tente de retrouver sa sœur au milieu du massacre qui fera 69 morts, des dizaines de blessés et qui traumatisera le monde entier.

Avec Utoya, 22 juillet, comme son titre l’indique, Erik Poppe décide donc d’aborder frontalement le massacre qui a marqué son pays, non pas en se perdant dans le détail des événements qui ont marqué cette tragique journée, mais en s’attaquant à un unique point de vue, celui d’une victime. Passées quelques images d’archives montrant l’explosion d’Oslo, le film s’ouvre sur un regard caméra de son héroïne, Kaja, en pleine conversation téléphonique. Ses propos à double sens interpellent directement le spectateur en l’invitant à la suivre, révélant le programme à venir. Utoya, 22 juillet, sorte de cousin moins planant et plus viscérale du Elephant de Gus Van Sant, sera donc une oeuvre radicale et sans compromis, aussi bien au niveau de son fond que de sa forme.

Erik Poppe opte pour un plan séquence ininterrompu d’une heure et demi qui lui permet de coller au plus près de son personnage tout en rendant compte de l’exacte temporalité des événements. La caméra portée nous rend ainsi compte du point de vue de Kaja, toujours à l’affût d’une menace qui demeure invisible mais rappelle régulièrement sa présence au rythme des coups de feu glaçants qui résonnent dans les bois, ponctuation macabre qui ne s’arrête jamais vraiment. Cette mise en scène immersive, associée à une interprétation remarquable d’acteurs tous amateurs, nous plongent dans l’horreur la plus totale et fait d’Utoya, 22 juillet une expérience cinématographique d’une intensité rare.

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De la boue, du sang, de la peur…

Si le chaos est partout, Erik Poppe construit pourtant habilement son film, sans jamais rompre le fil, plan séquence oblige. Il n’en oublie pas pour autant de varier aussi bien les environnements, Kaja déambulant dans toute l’île, du camping aux rivages rocailleux en passant par la forêt, que les tonalités à travers ses différentes rencontres. Le temps se suspend ainsi, les secondes semblent devenir des minutes, alors que l’héroïne se cache avec ses amis, accompagne une inconnue dans son dernier souffle ou retrouve le garçon qui lui faisait de l’œil avant l’apocalypse. Aussi, un enfant en ciré jaune (attention, pas d’amalgame…) vient ici se substituer au chaperon rouge de la Liste de Schindler, pour une évocation de l’horreur aveugle que certains jugeront peut-être à nouveau un peu trop démonstrative. Plus largement, les spectateurs les plus intellectuels reprocheront sûrement à Erik Poppe de les prendre en otage, tant le film est suffocant et le suspense insoutenable. Pourtant, le film, malgré sa radicalité, n’est pas sans subtilités et le travail de recherche du réalisateur, qui a collaboré directement avec des survivants, est visible à l’écran. Le cinéaste n’avait même pas besoin de multiplier ainsi les cartons à la fin du film tant sa démarche choc semble pertinente, voir indispensable.

A une époque où une actualité chasse l’autre et où « la vie reprend son cours » à longueur de JT, il semble en effet indispensable que l’Art n’abandonne pas l’émotion à l’information. Préférant ne pas refaire ici le refrain sur la catharsis, nous conclurons plutôt en précisant que, contrairement aux premières hypothèses émises par les personnages du film, cette tuerie n’a pas à voir avec Daech. Elle est bien le fait d’un nationaliste d’extrême droite, un homme dont les idées sont également défendues, en France, par certains de nos élus. Et ça, il est toujours bon qu’un film tel qu’Utoya, 22 juillet vienne nous le rappeler.

CLÉMENT MARIE


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