La Ballade de Buster Scruggs

BalladPosterUpdate.2e16d0ba.fill-625x905.jpegquality-40The Ballad of Buster Scruggs Western à sketches (2018) de Joel et Ethan Coen. Avec Tim Blake Nelson, James Franco, Liam Neeson, Harry Melling, Tom Waits, Zoe Kazan, Bill Heck, Brendan Gleeson, Saul Rubinek – 2h12

En plus d’être un cow-boy chantant, Buster Scruggs compte également parmi les plus fines gâchettes de l’ouest… Un bandit solitaire fait face à une telle malchance qu’il aura bien du mal à échapper à la potence… Un homme tronc qui déclame avec lyrisme des grands classiques de la littérature anglo-saxone, pas sûr que ce spectacle suffise à l’artiste et son impresario pour passer l’hiver… Un vieux chercheur d’or vient troubler la tranquillité d’une majestueuse prairie pour trouver une pépite légendaire… Alors qu’Alice et son frère se joignent à une caravane traversant le pays afin qu’elle épouse l’associé de ce dernier, la jeune femme devra prendre ses propres décisions pour survivre dans « ce pays qui est encore moins pour les femmes que pour le vieil homme »… Cinq étrangers partagent une même diligence, la conversation s’engage tandis que le trajet se fait de plus en plus lugubre…

Alors que Netflix a longtemps présenté La Ballade de Buster Scruggs comme une série, les frères Coen débarquent finalement à Venise avec un film à sketches, précisant en interview que le projet avait toujours eu cette forme. Quoiqu’il en soit, il semble désormais difficile de ne pas considérer ce recueil de courts comme un tout, suffisamment hétéroclite pour pouvoir vraiment être imaginé comme une série même anthologique. Au fil de ses six chapitres, La Ballade de Buster Scruggs permet aux Coen, qu’on savait après leurs participations à Paris, je t’aime et à Chacun son cinéma, mais aussi par la mémorable introduction de Serious Man, portés sur le format court, d’explorer les différentes facettes du western et de leur cinéma. Loin de rechercher le réalisme historique, le genre est ici abordé de façon purement mythologique alors que les différentes histoires s’imposent comme de véritables contes américains.

THE BALLAD OF BUSTER SCRUGGS
Il va vous chanter la ballade, la ballade de Buster Scruggs…

S’ouvrant sur le segment qui donne son titre à l’ensemble, les Coen nous présente le facétieux Buster Scruggs via un savoureux numéro musical comme eux seuls semblent en avoir le secret. Tenant autant de l’opérette que du pur récit de pistolero, ce véritable petit cartoon live, drôle et violent, nous rappelle qu’il existe un troisième frère Coen appelé Sam Raimi et que, depuis Mort au vif, on n’avait pas vraiment eu l’occasion de voir de western aussi furieusement enjoué. Les fans d’Arizona Junior et d’O’Brother qui, on en conviendra, sont généralement des gens biens, devraient prendre leur pied.

« Près d’Algodones » se trouve l’un des loosers les plus pitoyables d’une oeuvre qui ne cesse de les accumuler. A la manière d’un Barber qui verrait toutes ses crasses lui tomber dessus en un quart d’heure, James Franco prête sa désinvolture à ce personnage de braqueur dans une telle déveine qu’il en finit vite par accepter son triste sort de vaurien. Encore une fois aussi drôle que visuellement inspiré, ce second court métrage se conclut sur une réplique à rendre verts de jalousie Woody Allen ou Billy Wilder.

Ticket repas… Alors que voilà un titre qui sent déjà bien la misère, ce nouveau court métrage nous parle en plus d’art. Délaissant les plaines ensoleillées de l’ouest pour des montagnes nocturnes et enneigés, les Coen nous content cette fois les tristes aventures d’un duo bigarré, composé d’un Liam Neeson en impresario rustre aux dents pourries et d’un Harry Melling (le gros Dudley d’Harry Potter) en homme tronc lunaire et poète,  formant un petit cirque itinérant qui peine de plus en plus à attirer les foules. Après Barton Fink ou Ave Cesar, les Coen poursuivent ici, avec ce segment plus sombre qui ne manquera pas d’interroger, leur critique acerbe d’une industrie hollywoodienne qui n’hésite pas à sacrifier la poésie sur l’autel du divertissement. Un constat d’autant plus amer que La Ballade de Buster Scruggs, d’autant plus fragilisé par sa condition pas très tendance de film à sketches, se retrouve ainsi sur Netflix et qu’on doute évidemment que la plateforme, passées quelques signatures prestigieuses, puisse vraiment garantir un avenir plus radieux.

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« A nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre. »

Venant rompre la tranquillité d’une verte prairie, un prospecteur visiblement usé par la ruée vers l’or s’attelle à trouver une pépite… que dis-je ? LA pépite. Dans la peau du vieux cowboy, on a plaisir à retrouver le cultissime Tom Waits, chanteur à la voix rocailleuse qu’on ne présente plus et acteur fétiche de Coppola et Jarmusch, qui confère à son personnage tout son charisme mais aussi toute sa fragilité. Sorte de versant lumineux du The Revenant d’Inarritu, cette fable écologique devrait susciter l’adhésion ne serait-ce que par sa désarmante beauté. Il fallait bien à un moment signaler la photographie remarquable de Bruno Delbonnel, toujours parfaitement à propos pour magnifier un ouest rêvé en faisant fi de tout passéisme. Le chef opérateur, variant les teintes comme les Coen les tons, semble prendre un plaisir communicatif à peindre aussi bien les visages d’un casting prestigieux et fort en gueules que les paysages époustouflants d’une Amérique légendaire (qui auraient bien mérité le grand écran d’une salle de cinoche…).

Encore une nouvelle variation pour le segment suivant, les frères Coen s’attachant cette fois-ci à une personnage féminin, « la fille qui fut sonnée ». Tandis que la Mattie Ross (Haylee Steinfeld) tenait la dragée haute à tous les bonhommes de True Grit, Alice Longabaugh (Zoe Kazan) est ici autrement plus discrète, conditionnée par un implacable patriarcat. Cette tragédie cruelle sur la condition féminine a beau être beaucoup posée et dialoguée, elle séduit par son élégance et le traitement tout en finesse de ses personnages. Qu’on ne s’y trompe pas, ce drame romanesque se termine bel et bien par la scène la plus épique du film. A la fois intime et flamboyant, les Coen invoque avec ce moyen métrage le cinéma de l’un des pères fondateurs du western, John Ford.

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Du cinéma.

L’histoire suivante sonne le glas de ce voyage à travers le western et les Coen referment leur recueil sur une note crépusculaire et même carrément gothique. Tandis que ce huis clos en diligence n’est pas sans rappeler les récents 8 salopards de Tarantino, la photo de Delbonnel s’aventure volontiers vers des territoires plus fantasmagoriques, les lumières se faisant plus irréelles au fur et à mesure que la nuit tombe. Nous ne vous dévoilerons pas ici le pot aux roses de ce récit mortifère qui, comme souvent chez les Coen, nous laisse hébétés, hésitant entre se lancer dans une analyse existentielle ou préférer se marrer face à cette farce absurde.

Drôle, fascinante, violente, bouleversante, cette exploration mythologique et vivifiante du western est un nouveau bijou à ajouter à la fabuleuse filmographie des frères Coen. Les cinéastes n’en finissent pas de revigorer l’imaginaire américain sans jamais en occulter les facettes les plus sombres ni oublier qu’il ne devrait pas se construire que sur des héros glorieux.

CLÉMENT MARIE


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