BlacKkKlansman

0814411Polar américain (2018) de Spike Lee, avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace, Ryan Eggold, Jasper Pääkkönen, Paul Walter Houser, Michael Buscemi et Corey Hawkins – 2h15

Au début des années 1970, Ron Stallworth rejoint les forces de police de Colorado Springs dont il est le premier agent noir. Il décide spontanément d’infiltrer le Klu Klux Klan en contactant la branche locale par téléphone, tandis que son collègue juif Flip Zimmerman se charge de les rencontrer en personne sous la même identité…

Attention, cette bafouille parle du film de son prologue à son épilogue. Il serait donc préférable d’avoir vu le film avant de lire plus loin.

Ces dernières années, Spike Lee s’était moins illustré par ses films que par son habitude à accuser d’autres réalisateurs de ne pas caster d’afro-américains dans les leurs. Clint Eastwood et son Mémoire de nos pères en avait notamment fait les frais, tandis que Spike lui répondait par un Miracle à Santa Anna qui sort ces jours-ci dans nos salles alors qu’il n’en méritait pas tant. Aussi, avec le succès de films black power ces derniers temps (les Oscars de 12 Years a Slave et Moonlight, le triomphe de Black Panther au box office), on pouvait s’attendre au grand retour de Spike. Et ce n’est pas seulement le fait qu’il soit produit par le duo de Get Out Jordan Peele/Jason Blum, mais aussi sa sélection surprise à Cannes qui a fait de BlacKkKlansman un des événements cinématographiques de l’année. Et une mémorable conférence de presse (durant laquelle Spike a gardé son habitude de ne pas mâcher ses mots) et un Grand Prix cannois plus tard, BlacKkKlansman a fait un carton aux States, un score pas mal non plus chez nous et s’est lancé sur un chemin qui, si tout se passe bien, devrait aboutir aux Oscars.

Naturellement, au Super Marie Blog aussi on voulait croire au come back de Spike Lee. Et après vérification faite en salles, on est ravi ! Certes, BlacKkKlansman n’est peut-être pas au niveau d’un Do the Right Thing (c’était une autre époque aussi), mais il est un polar trop bien troussé et brûlant, à l’humour si bien dosé, pour qu’on fasse la fine bouche. Comme on le disait, Do the Right Thing et BlacKkKlansman sont de deux époques différentes : le premier était d’une contemporanéité dangereuse et incertaine, toujours désespérément d’actualité, tandis que le second est un film d’époque, ravivant un beau décorum 70’s, comme une version blaxploitation de Starsky & HutchCe qui ne veut pas dire que la colère de Spike Lee s’est assagie ou émoussée (on va y revenir) mais elle se fond parfaitement dans son modèle de buddy movie, aussi bien que celle de Get Out dans le film d’horreur. Son duo de flics est parfait : Adam Driver est excellent comme toujours, délitant sa désinvolture à mesure que sa judaïté se réaffirme quand elle est insultée ; John David Washington, fils de Denzel, se révèle dans son visage stoïque et impassible dans lequel se ressent viscéralement la résistance au racisme ambiant (proche de la méfiance de Daniel Kaluuya de Get Out). Leurs aventures provoquent des rires surtout nerveux, désamorçant la tension souvent insoutenable de leur mission undercover. Face à eux, les membres du Klan nourrissent aussi ce duel entre rires et effroi : on se moque de leur effarante stupidité qui, en même temps, les rend dangereusement imprévisibles (les cons, ça ose tout, comme dirait l’autre). A leur tête, Topher Grace livre une prestation particulièrement horripilante d’enflure se drapant dans une respectabilité éligible.

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Flip (Adam Driver) et Ron (John David Washington), tout contents d’être les premiers juif et noir à obtenir la carte de membre du Klu Klux Klan.

Cependant, le genre ne sert pas de vernis aux convictions de Spike Lee qui se manifestent avec la même virulence qu’autrefois. Comme le prouve le point culminant de BlacKkKlansman, film très attaché au discours (de ceux des meetings à celui des deux Ron Stallworth parlant d’une même voix, devant effacer de prétendus accents noir ou juif), qui monte en parallèle la cérémonie hurlante du Klu Klux Klan avec un bouleversant témoignage de lynchage partagé par le légendaire Harry Belafonte. Reprenant à son compte le montage alterné créé par D.W. Griffith dans l’ignoble Naissance d’une nation, devant lequel les membres du Klan s’empiffrent de pop corn, Lee utilise le procédé autant à des fins narratives (la mission d’infiltration atteint son objectif) que pour exprimer le clivage, l’éternel affrontement entre Amérique noire et blanche. Par ailleurs, la comédie de BlacKkKlansman est délimitée entre un prologue et un épilogue qui, eux, ne prêtent pas du tout à rire. Le prologue montre un extrait d’Autant en emporte le vent à la gloire de l’Amérique sudiste, Lee remettant à l’heure les pendules de l’Histoire et du cinéma. S’ensuit un caméo d’Alec Baldwin en réac qui serait drôle s’il n’était pas aussi terrifiant à gerber ainsi sa haine. Quant à l’épilogue, précédé par son couple de héros noirs pris dans un travelling perpétuel les faisant avancer vers une croix brûlée, les engageant dans une lutte sans fin, il nous montre les images récentes des manifestations racistes et de leurs débordements assassins à Charlottesville, approuvées à demi-mot par ce con de président. Si je goûte habituellement peu à ces incursions de réel à la fin de biopic hollywoodien, décrédibilisant la fiction qui a précédé, je trouve en revanche que celle de BlacKkKlansman est fort judicieuse. Non seulement elle poursuit l’indignation du film, mais elle plonge aussi le spectateur dans une haine soudainement tangible et proche, submergeant effroyablement la farce 70’s de Spike Lee.

BASTIEN MARIE


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