Le Convoi de la peur

le_convoi_de_la_peurSorcerer Film d’aventures américain (1977) de William Friedkin, avec Roy Scheider, Bruno Cremer, Amidou et Francisco Rabal – 2h01

Dans un pays d’Amérique du Sud, quatre étrangers, chacun recherché dans son pays, acceptent de conduire un chargement de nitroglycérine à travers la jungle…

Des réalisateurs emblématiques du Nouvel Hollywood, William Friedkin sera le premier à chuter avec Sorcerer ; suivront Coppola avec Apocalypse Now, Scorsese avec New York New York, Spielberg avec 1941 et surtout Cimino avec La Porte du paradis. Après les succès colossaux de French Connection et L’Exorciste, Friedkin veut trouver le sommet de sa carrière avec ce remake du film de Henri-Georges Clouzot, avec la bénédiction de ce dernier qui ne le verra malheureusement jamais. Avec son tournage dans la jungle équatoriale, le projet a tous les atours d’un hubris de cinéaste trop sûr de lui, à l’ambition démesurée. Et pourtant, le développement de Sorcerer ne fut pas le cauchemar annoncé. Le projet trouve facilement son financement, amenant deux majors, Universal et Paramount, toutes deux confiantes, à s’allier pour la première fois de l’histoire hollywoodienne. Certes, l’arrogance de Friedkin lui fera manquer l’occasion de diriger Steve McQueen et, avec lui, Lino Ventura et Marcello Mastroianni (la pire erreur de sa carrière, il en convient), mais son casting de secours satisfait tout le monde, surtout avec un Roy Scheider tout juste sorti des Dents de la mer. Enfin, pour l’exploitation américaine, Friedkin verra son montage intact arriver jusqu’aux salles, et le cinéaste est particulièrement fier de Sorcerer qu’il considère comme son meilleur film. Manque de bol, le film sort deux semaines après Star Wars, le public a changé son fusil d’épaule, préférant des aventures avec de gentils héros, et Sorcerer essuiera un échec public et critique sans appel, le condamnant à de longues années de purgatoire vidéo. Avant qu’une récente ressortie en salles, près de quarante ans plus tard, ne lui rende enfin justice…

William Friedkin peut effectivement être fier de son Convoi de la peur car il est un authentique film d’aventures tout à fait digne de son autre modèle, Le Trésor de la Sierra Madre, avançant inéluctablement vers un psychédélisme cauchemardesque et angoissé, propre à embrasser le nihilisme de son auteur qui n’a jamais trouvé meilleure expression. Car ce que Friedkin explore dans Sorcerer, avec un brin de mysticisme apporté par le titre du film dans le premier plan sur un masque gravé dans la pierre (encore Pazuzu ?), avec la solide efficacité d’un film peu dialogué, croyant avant tout à la force de ses images, c’est le court d’un implacable destin jouant avec son quatuor de sales types, coincés dans l’enfer d’un pays anonyme d’Amérique du Sud. Ces « héros », ce sont : un tueur à gages mexicain, un terroriste palestinien, un escroc français ayant coulé l’entreprise de la belle-famille, et un gangster américain braquant des églises. Pas vraiment des enfants de chœur donc, mais ils continuent à croire en une éventuelle rédemption en acceptant la mission suicide. Et le spectateur ? Il croie peu à la rédemption (gagneront-ils vraiment assez de pesos pour sortir de leur bidonville ?) mais il a envie de les voir accomplir leur mission, s’attachant à ces personnages même campés par des acteurs de moindre notoriété – mais pas de moindre talent – et quand bien même leurs sinistres passés nous ont été exposés froidement en prologue.

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Kassem (Amidou) guide le Sorcerer sur un pont pas vraiment homologué pour les poids lourds.

Même la plus profonde noirceur du cinéma de Friedkin ne s’exempt pas de son grand sens de l’ambiguïté. Et de la métaphore, car Friedkin voit dans le pitch du film une définition de la condition humaine et la nécessité de l’humanité à collaborer ou périr. Et surtout du cinéma, car Sorcerer est un putain de grand film, plein de la conviction de son auteur à pouvoir plier l’environnement à ses visions. Ainsi, la comparaison avec Star Wars sorti quelques semaines plus tôt n’est pas seulement celle entre un cinéma lumineux et héroïque et un autre sombre et pessimiste, c’est aussi un duel entre cinéma truqué et cinéma authentique – pour le dire vite, évidemment. A l’heure où George Lucas mettait en scène sa guerre interstellaire dans un hangar rempli de maquettes, Friedkin faisait traverser un pont de lianes brinquebalant par un camion de plusieurs tonnes ! Emblématique de Sorcerer, cette séquence incroyable, dingue, haletante, hallucinante, surhumaine, est aussi une profession de foi de Friedkin qui ne triche pas avec la caméra, ne cache pas des trucages mais tient à montrer au contraire une action vraiment exécutée, ne fait pas de fiction sans y apporter du réel. Si on peut donc ne pas goûter à la fatalité de Sorcerer, on ne peut en revanche nier la puissance de ses images.

BASTIEN MARIE

Autre film de William Friedkin sur le Super Marie Blog : Police Fédérale Los Angeles (1985) ; Bug (2007) ; The Devil and Father Amorth (2018)


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