L’Homme qui tua Don Quichotte

mv5bmjvjzdk0ytqtztqxmc00zdg1lwi4zdatzmqyzdfhmdvhntkyxkeyxkfqcgdeqxvymza4mda0mjc-_v1_sy1000_sx750_al_The Man Who Killed Don Quixote Film d’aventures espagnol, belge, français, portugais, britannique (2018) de Terry Gilliam, avec Adam Driver, Jonathan Pryce, Stellan Skarsgard, Olga Kurylenko et Joana Ribeiro – 2h12

Toby, un publicitaire désabusé, se trouve en Espagne pour tourner une pub inspirée de Don Quichotte. Il se rappelle alors de son film d’étudiant tourné dans un village tout proche une dizaine d’années plus tôt, également inspiré de Don Quichotte, avec des locaux engagés comme comédiens. Il retrouve l’un d’eux, un vieux cordonnier qui, depuis, est convaincu d’être le vrai Don Quichotte, voyant en Toby son Sancho Panza et l’embarquant dans ses aventures…

Ça y est, Terry Gilliam a fini par venir à bout de L’Homme qui tua Don Quichotte ! Vingt-cinq ans de lutte contre des moulins au terme de laquelle l’ex-Monty Python a battu Orson Welles, qui lui avait laissé les rushs de son adaptation de Cervantès à un montage posthume supervisé par… Jess Franco ! Inutile de revenir sur les rocambolesques aventures de Gilliam qui, à défaut de nourrir un roman aussi volumineux que celui de Cervantès, ont été racontées dans l’essentiel documentaire Lost in la Mancha. Après avoir fait valsé les duos de comédiens autour du projet, le réalisateur a posé son dévolu sur l’excellent Adam Driver, dont le personnage a considérablement évolué au fil des échecs successifs, et Jonathan Pryce, le héros de son Brazil, pour revêtir l’armure de Don Quichotte laissée vacante par Jean Rochefort et John Hurt, auxquels le film est naturellement dédié. L’interminable gestation de L’Homme qui tua Don Quichotte justifiait amplement qu’il fasse l’événement du festival de Cannes qu’il clôturait… avec une séance qui, forcément, ne fut pas une mince affaire non plus ! Il ne restait plus qu’à vérifier en salles si le film était à la hauteur de la longue attente…

Les grandes œuvres inaccomplies de cinéastes de renom génèrent forcément des fantasmes grandioses dont la réalisation prête fatalement à décevoir. Le Dune de Jodorowsky, le Crusades de Verhoeven, le Napoléon de Kubrick, le Leningrad de Leone, le Harry Dickson ou Flash Gordon de Resnais ou Les Montagnes hallucinées de Del Toro tiennent leur grandeur du fait qu’on l’imagine fort bien, comme une chimère d’autant plus impressionnante qu’elle n’a pas à se confronter à la réalité. L’Homme qui tua Don Quichotte est-il donc condamné à décevoir, à s’achever par son achèvement ? Pendant la première heure du film, on se dirait bien que c’est le cas. La facture numérique du film appauvrit visiblement la singularité esthétique de Gilliam. Le cynisme forcé du monde de la publicité s’oppose à un burlesque désuet aussi peu inspiré. En prenant la suite de Johnny Depp, Adam Driver surjoue une excentricité un peu vaine, tandis que Jonathan Pryce peine d’abord à mesurer une fantaisie qui aurait sans doute été plus naturelle chez ses prédécesseurs. Le film démarre donc laborieusement, on regrette le chaos habituel des œuvres de Gilliam, et on craint que l’aboutissement se retrouve englouti dans une forte amertume. Puis, dans une modeste roulotte laissée au bord de la route, le visage de Toby se superpose avec celui de son Sancho projeté sur l’écran, faisant penser à Don Quichotte que c’est le sien, et lançant une aventure qui retombe sur ses pattes.

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Don Quichotte (Jonathan Pryce) et Toby/Sancho (Adam Driver) se prennent une petite pause café sur le tournage, mais de quel film ?

Peu à peu, le duo Adam Driver-Jonathan Pryce prend ses marques, les confusions chronologiques font respirer le film, et surtout la mise en abyme et les jeux entre réalité et fiction finissent par prendre, Gilliam parlant beaucoup de lui-même et de sa folie qui, quoiqu’on en dise, manque beaucoup au cinéma actuel. Je vais devoir m’épancher sur la fin du voyage (donc arrêtez de lire maintenant si vous n’avez pas encore vu le film, vous imposant une patience inhumaine), mais le dernier tiers offre un bal grotesque dans lequel Gilliam retrouve définitivement son style, et ses personnages leur nature. Dans un abandon au divertissement et à la fausseté qui semble avoir dévoré le monde, Don Quichotte y est humilié, tombant dans tous les panneaux qu’on lui présente tandis qu’on se moque de sa foi en l’imaginaire. Gilliam s’y reconnaît assurément et nous livre un climax rappelant la belle grandiloquence de son cinéma dans lequel Adam Driver s’abandonne, devenant Don Quichotte à son tour. Gilliam rend sa folie contagieuse et l’offre en héritage à une jeune génération qui en manque. Naturellement, L’Homme qui tua Don Quichotte en devient une oeuvre testamentaire dont la force a bel et bien fini par nous frapper. Ce qui ne nous empêche pas d’espérer revoir Gilliam derrière la caméra d’un film, pourvu qu’il nous arrive plus rapidement.

BASTIEN MARIE


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