L’île aux chiens

4019182Isle of Dogs Conte en stop-motion américain (2018) de Wes Anderson, avec les voix de Bryan Cranston, Edward Norton, Liev Schreiber, Greta Gerwig, Bill Murray, Scarlett Johansson et Bob Balaban – 1h41

Dans un avenir proche, la ville de Megasaki fait face à une épidémie de grippe canine et le maire Kobayashi, dont la lignée s’oppose aux chiens depuis des siècles, décide de bannir ces « meilleurs amis de l’homme » en les envoyant sur une île décharge. Afin de montrer l’exemple, le premier chien à être exiler n’est autre que Spot, appartenant à Atari Kobayashi, le neveu orphelin et pupille du maire. Six mois plus tard, le garçon parvient à voler un avion et à se rendre sur l’île. Sur place, il pourra compter sur Chief, déjà chien errant avant son exil, et sa sympathique meute afin de retrouver son fidèle Spot. Mais c’est sans compter sur le sinistre Kobayashi dont les plans s’avèrent encore plus terribles…

Quatre ans après Grand Budapest Hotel, accomplissement esthétique et succès triomphal, Wes Anderson est enfin de retour avec L’île au chien, écrit avec ses éternels complices Jason Schwartzman et Roman Coppola, accompagnés cette fois-ci par Kunichi Nomura (entraperçu dans le précédent film du réalisateur et Lost in translation). Renouant ici avec la stop-motion de Fantastic Mr Fox, le plus dandy des texans prend la direction du pays du soleil levant, une destination évidente, en plus d’être une nation privilégiée de l’animation, pour celui qui partage avec la culture nippone un goût pour l’épure artistique ainsi qu’un sens aïgu de l’harmonie. Ses compositions caractéristiques font ainsi logiquement merveilles dans ce contexte japonais tandis que son montage elliptique, à la manière d’un Kitano, se veut plus que jamais l’équivalent visuel des fameux haïkus avec lesquels le réalisateur ne manque pas de s’amuser.

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Le fier Chief et sa fidèle bande de chiens de la casse !

Loin de se faire zen, Wes Anderson, bien remonté au contraire et même animé d’une certaine rage, signe un film particulièrement sombre. Loin de moi l’idée de dire que son cinéma est toujours sage et joyeux mais force est de constater que le décor de la décharge n’offre ici que peu de respiration et plonge L’île au chien dans une grisaille quasi permanente, les personnages semblant souvent perdu malgré les cadres précis et frontaux chers au cinéaste. Loin du trip touristique dans l’Inde envoûtante de Darjeeling Limited, le cinéaste offre une vision toute aussi existentialiste, voir absurde, mais autrement plus dure du Japon, n’hésitant à rappeler les heures les plus sombres du pays . Ainsi, alors qu’est utilisé dans le film le fameux « Kikuchiyo’s Mambo » de Fumio Hayasaka composé pour Les Sept Samouraïs, on pense également aux autres œuvres de Kurosawa portant sur la misère telles que Dodes’kaden ou Les Bas-Fonds (qui fût d’ailleurs également adapté par Jean Renoir, autre cinéaste cher à Anderson). Le cinéaste, par cette intrigue qui pourra évoquer aussi bien New York 1997 que le récent White God de Kornél Mundruczó, se fait plus politique que jamais, nous montrant des chiens tiraillés entre la servitude pour leurs maîtres et une liberté sauvage. Libre à vous de n’y voir qu’une préoccupation strictement canines…

Vous l’aurez donc compris, malgré une exploitation française qui se borne à associer animation et jeunesse, L’île aux chiens n’est peut-être pas le programme idéal pour occuper les bambins pendant ces vacances de printemps, les affrontements cartoonesques entre les chiens pouvant vite virer à une brutalité plus sèche (coups de crocs et oreille arrachée) quand il ne s’agit pas d’extirper une vis de la tête de ce pauvre Atari. Plus généralement, l’habituelle galerie de personnages névrosés et un rythme quand même plus posé que chez Pixar ou Dreamworks risquent de rebuter les plus petits (après, si votre petit neveu est féru de Samuel Beckett…). Malgré tout, à la manière de Fantastic Mr Fox, la désarmante animation (principalement la stop motion toujours bluffante mais aussi quelques incursions d’autres techniques…) devrait replonger nombre de spectateurs en enfance, état parfait pour appréhender cette fable certes cruelle mais non sans morale. Et puis, même si, comme moi, votre préférence tend davantage vers les films live de Wes Anderson, son cinéma reste toujours aussi créatif, renouvelé ici par une culture nippone sous ses multiples facettes à laquelle il rend un hommage d’autant plus précieux qu’il est sans concession.

CLÉMENT MARIE


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