Ready Player One

ready-player-one-drew-struzan-posterFilm de science-fiction américain (2018) de Steven Spielberg, avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn, Mark Rylance et Simon Pegg – 2h20

2045, le monde est une poubelle et la population préfère s’évader dans la réalité virtuelle de l’OASIS, un jeu vidéo révolutionnaire aux possibilités infinies.  Pour testament, son légendaire concepteur, James Halliday, laisse un easter egg caché dans sa création. Pour le trouver, il faudra auparavant gagner trois clés et ouvrir trois portails. Cinq ans après la mort d’Halliday, la chasse à l’œuf est toujours au point mort lorsqu’un adolescent, Wade Watts (aka Parzival), se hisse à la tête des scores en trouvant enfin la première clé…

Attention, cette bafouille contient des spoilers. Donc si vous n’avez pas vu le film, ne lisez pas cet article et courez immédiatement au cinoche le plus proche !

On pouvait tout autant craindre qu’espérer une adaptation du roman d’Ernest Cline, irrésistible aventure geek imbibée de références à la pop culture des années 80. La craindre si elle était confiée à un pantin anonyme d’IOI de majors studios transformant le projet en bouillie visuelle nostalgique. L’espérer si elle était plutôt emparée par un maître alliant virtuosité et lucidité sur le traitement du sujet. Un temps prévu avec Christopher Nolan derrière la caméra (mais qu’est-ce que le réalisateur d’Inception aurait pu faire d’un univers si hédoniste ?), c’est finalement le doux nom de Steven Spielberg qui a débarqué comme une évidence, bouclant la boucle de la genèse du projet : en effet, qui de plus légitime pour ranimer les idoles de notre enfance que celui qui les a façonnées ? Et dès lors, ce sont nos rêves les plus fous qui ont surgi pour faire de Ready Player One le grand film attendu explosant le minuscule enclos de l’imaginaire hollywoodien actuel.

Et s’il y a bien une personne pour réaliser nos rêves les plus fous, c’est bien Steven Spielberg. Et comme on pouvait l’espérer, Ready Player One est époustouflant ! Faut développer ? D’accord. Déjà, il faut reconnaître la mise en scène high level du réalisateur, libérant avec la performance capture sa caméra de manière encore plus folle que sur Les Aventures de Tintin, liant cette fois l’univers virtuel au réel (ce dernier ayant des réminiscences de Minority Report puisque le futur a fini par nous rattraper). Spielberg passe de l’un à l’autre avec une maîtrise égale et une fluidité extraordinaire, culminant en deux temps, d’abord par les deux rencontres entre Wade et Sorrento dans « le » bureau de ce dernier puis évidemment lors de l’incroyable bataille finale et les pertes des soldats d’IOI, un morceau de bravoure d’autant plus marquant qu’à l’instar de toutes les scènes d’action du film ne s’étire jamais inutilement. Ajoutons à cela une des meilleures 3D vues ces dernières années, idéale pour guider le regard du spectateur dans le vaste univers de l’OASIS (le plan séquence présentant la création de James Halliday est étourdissant). Là où d’autres n’auraient abouti qu’à un muséum toc, Spielberg offre un visuel aussi éblouissant qu’exigeant, autant capable d’accueillir le foisonnement référentiel du film que son aspect ludique et immersif. Contrairement à Ernest Cline, Spielberg n’est pas un enfant des jeux vidéo (il est en revanche un gamer ayant vécu les prémices de cet art, glandant volontiers chez Lucas Arts, même pendant la post-production de ses films !), et son Ready Player One se veut davantage ouvert au grand public que le roman original, globalement plus pointu dans ses citations. Ainsi, on peut parfaitement apprécier l’aventure sans rien y connaître aux jeux vidéo, le film, comme ces derniers, s’attachant à des motifs narratifs déjà présents dans les contes. Renouant avec la fougue d’un Indiana Jones ou d’un Jurassic Park (si tant est qu’il soit vraiment passé sur un mode mineur un jour…), Spielberg met en place sa folle quête sur un rythme trépidant qui devrait sans mal favoriser l’adhésion, nous faisant largement oublier quelques facilités scénaristiques telles que la solution pour la première clé, peut-être pas assez tordue comparée au livre (quel gamer n’a jamais tenté une marche arrière rien que pour le plaisir de l’exploration ?) ou le deus-ex machina d’Aech, Daito et Soto débarquant pour sauver Wade dans la réalitéAu sommet de son expérience de cinéaste, de gamer et de conteur, Spielberg manie symbolisme et force d’évocation mieux que jamais pour une fresque qui ne garde pas jalousement sa précieuse pop culture pour elle mais au contraire la célèbre et la partage avec le public en l’invitant à jouer avec.

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Le Géant de Fer dans un rôle de choix, un coup de cœur de Spielberg que nous ne pouvons que partager avec émotion.

 

Du coup, même si l’intérêt du film ne se résume jamais à cette orgie geek, impossible de contourner les nombreuses références de Ready Player One, titillant constamment l’attention du spectateur sans avoir à surligner ces clins d’œil multiples (de Toshiro Mifune à Last Action Hero en passant par New York 1997 ou les créatures de Ray Harryhausen, on vous laisse vous amuser). Bien qu’architecte incontournable de la pop-culture qui habite chacune de ses images, Spielberg préfère limiter les auto-citations (le logo Amblin et le caméo du T-Rex sont déjà largement suffisant, non ?) pour mieux saluer les copains (Zemeckis, Bird, De Palma,  Zemeckis encore, Cameron, Miller voir même Scorsese pour la frénésie de son premier quart d’heure et notamment ce savoureux suicide nippon raté)… et en remontrer pas mal à la concurrence. Il nous venge par exemple du trop gentil Godzilla de Gareth Edwards en plaçant son Mechagodzilla dans les mains du salopard Sorrento, refaisant ainsi, thème impérial d’Akira Ifukube à l’appui, du légendaire dinosaure destructeur un véritable méchant. A l’inverse, la seule intervention super-héroïque majeure n’est autre qu’un Dark Superman « traderisé » et pour cause, puisqu’il n’est autre que l’avatar de Sorrento dans l’OASIS (petit tacle au virilisme au passage tandis que nos héros sont volontiers plus androgynes, quand ils ne sont pas, à l’image d’Aech, carrément d’un autre sexe). Incarné par un délicieux Ben Mendelsohn (infiniment meilleur que dans Rogue One mais on va peut-être lâcher la grappe au pauvre Gareth…), ce requin détestable,  qui se fait souffler des références à l’oreillette pour tenter d’avoir l’air cool, montre bien la charge anti-corporatrice à l’oeuvre ici. S’intéressant davantage au monde réel que dans le bouquin, Spielberg n’en est que plus engagé, n’hésitant pas à illustrer les propos inquiétants qu’il a déjà pu tenir sur l’industrie du cinéma à gros budget. Le film ne cache ainsi rien de la récupération de la pop culture par des exécutifs hollywoodiens se souciant généralement bien plus du porte-monnaie que du cœur des geeks. La résistance exposée par Ready Player One n’est clairement pas à prendre à la légère, elle met les spectateurs face à ses responsabilités et les réaffirme comme propriétaires spirituels, à défaut de légaux, de cet imaginaire.

Toute une dimension de Ready Player One concentrée dans son épisode le plus ahurissant à tout point de vue (esthétique, technique, thématique) : la fameuse visite de Shining ! A titre personnel, Spielberg prend sa revanche sur les trop nombreux détracteurs d’A.I. qui l’ont vu comme un fossoyeur de Kubrick alors qu’il était son proche collaborateur et ami. Et il fait aussi son mea culpa définitif sur l’adaptation de King par son ami qu’il n’avait pas aimé à la première vision, alors que c’était pourtant sur le plateau de ce film qu’il avait rencontré le cinéaste. Mais en faisant aussi surgir des visions d’EC Comics et de train fantôme dans la fresque horrifique de Kubrick, Spielberg montre aussi qu’il ne faut pas figer les œuvres dans une posture sacrée mais au contraire les maintenir en vie en y insufflant son propre imaginaire. A une époque où on multiplie les remakes avant de les attaquer de manière très conservatrice (un bûcher auquel n’a pas échappé le dernier Indiana Jones), Spielberg nous offre encore une belle leçon de déférence liée à une liberté créatrice jouissive et, sans avoir l’air d’y toucher, place dans son blockbuster familial une des scènes les plus sanglantes de l’Histoire du cinéma.

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Quand le créateur et le spectateur regardent dans la même direction… Une véritable profession de foi pour Spielberg.

Ready Player One est donc un film aussi fou que salutaire… mais pourrait aussi bien être testamentaire. Car il faudrait être aveugle pour ne pas voir une ressemblance entre Spielberg et Halliday, rois réels et fictifs de l’entertainment. Mark Rylance, acteur fétiche des derniers films du maître, tient donc le rôle de son alter ego pour une seconde fois après Le BGG. Comme Halliday, Spielberg offre volontiers les clés de son univers à celui qui sait où regarder. Celui-ci, c’est Wade Watts (qui pourrait encore douter du talent de Tye Sheridan ?), qui pourrait aussi être un alter ego du cinéaste jeune, s’incrustant chez Universal sans être pris au sérieux, jeune geek vivant cette position plus comme une malédiction qu’autre chose, se pensant seul et farouchement « anti-clan ». Spielberg se retrouve donc autant chez le maître que chez l’élève, incarnant à eux deux le perpétuel et essentiel renouvellement, coûte que coûte, de la pop culture au sein de laquelle Ready Player One s’érige immédiatement comme l’un des plus éclatants joyaux.

LES MARIE BLOGGEURS

 

 

 

 

 

2018 - RPO Broderick

 

Autre film de Steven Spielberg sur le Super Marie Blog : Pentagon Papers (2017)

 

 

 

 

 


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