Le Musée des merveilles

1624360Wonderstruck Merveille américaine (2017) de Todd Haynes, avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Jaden Michael, Julianne Moore, Cory Michael Smith, Tom Noonan et Michelle Williams – 1h56

A cinquante ans d’écart, une fille du New Jersey en 1927 et un garçon du Minnesota en 1977, tous deux sourds, se rendent à New York à la recherche d’un être cher. A cinquante ans d’écart, un mystérieux lien semble les unir…

Todd Haynes peut remercier sa costumière Sandy Powell de lui filer du boulot : déjà qu’elle l’avait aiguillé sur Carol alors que le projet était à ses prémices, voilà qu’elle lui présente l’auteur Brian Selznick pour que le réalisateur le supplie de le laisser réaliser l’adaptation de son Wonderstruck. Comme beaucoup, Haynes a découvert l’univers de Selznick grâce à Hugo Cabret que, comme beaucoup, il avait adoré malgré, comme celle de beaucoup, son aversion pour la 3D. Son film entretient naturellement un rapport étroit avec celui de Martin Scorsese : ils sont thématiquement semblables et techniquement opposés ! Les deux films ont quasiment le même propos : on y suit des orphelins cherchant un lien et un héritage perdus grâce à un objet précieusement gardé (l’automate chez Scorsese, le livre chez Haynes). Curieusement, les deux cinéastes évoquent d’ailleurs l’enfance par l’enfance de leur art, le cinéma muet jouant un rôle crucial dans les deux films. Mais le plus passionnant est que cette même quête se développe dans deux techniques très différentes – le numérique pour Scorsese, l’argentique pour Haynes – qui toutes deux nous émerveillent. On ne va pas revenir sur la richesse de Hugo Cabret, premier film en numérique et en 3D de Scorsese, rendant hommage au pionnier Georges Méliès, prouvant que toute innovation est merveilleuse quand elle est utilisée avec talent ; non, n’insistez pas, on ne va pas y revenir, on n’a pas la place ! Surtout que Wonderstruck contient aussi son lot de merveilles argentiques signées Ed Lachman. Le chef opérateur attitré de Haynes parvient aussi bien à irradier le New York coloré des 70’s qu’à maîtriser le noir et blanc des années 20, à baigner le musée d’une douce lumière réconfortante qu’à rendre justice aux sublimes miniatures, même en plein black out.

2970676
Todd Haynes trône fièrement au milieu de son wonderstruck.

Rien que sur son travail photographique, Wonderstruck est inépuisable. Mais il l’est aussi sur d’autres départements techniques. Le montage est aussi primordial, exprimant presque à lui seul les intrigantes correspondances temporelles entre 1927 et 1977. Avec son histoire presque dénuée de dialogues à cause de la surdité des personnages (et on ne met même pas de sous-titres à la langue des signes), Haynes fait dialoguer les époques avec un montage fluide et rusé, allant presque jusqu’à se faire rencontrer des personnages séparés par cinquante ans. Le travail sonore est également remarquable. Dans les années 20, c’est le compositeur Carter Burwell qui devient naturellement le narrateur, avec son piano et ses percussions. Dans les années 70, si la musique est aussi importante (je suis encore amusé par le twist annoncé par une version funk du Zarathoustra de Strauss), le son prend le relais pour faire ressentir la surdité du garçon. Ainsi, la relative minceur de l’énigme de Wonderstruck (je m’attends déjà à des stupides « y a pas de scénar ! ») est largement compensée par sa richesse plastique et sonore, et Haynes s’en remet à une brillante cinématographie pour raconter son histoire, si bien qu’on est autant frustré que Ben quand le discours doit passer par l’écrit.

WonderStruck
Rose (Julianne Moore) et Ben (Oakes Fegley) à une époque où Google Map n’existait pas encore…

Selznick est donc gâté par le passage de ses écrits à l’écran : deux adaptations, deux merveilles cinématographiques. Si Scorsese avait réalisé Hugo Cabret à la demande de sa fille qui lui avait dit : « Tu pourrais pas faire un film que des enfants pourraient voir, pour une fois ? », Haynes découvre aussi un cinéma de l’enfance avec Wonderstruck. Pour certains, c’est en citant les sempiternelles productions Amblin (c’est vrai que le début du film, jusqu’à l’accident de Ben, peut y faire vaguement penser). Pour d’autres, c’est en partageant les jeux et la malice des enfants, comme cette course à travers le musée, qui recèle par ailleurs une cabane secrète, ou cette astuce de cacher des objets dans les bâtiments de la maquette. Moi, j’ai toujours pensé que ce qui définissait le mieux l’enfance serait une petite boîte métallique renfermant une collection d’objets anodins ayant une grande valeur aux yeux de celui qui les garde comme des trésors (j’en parlais déjà au sujet de Robert Mulligan : L’AutreDu silence et des ombres). Or, Wonderstruck saute à pieds joints dans cette évocation de l’enfance par le biais des cabinets des merveilles, des boîtes géantes renfermant des reliques précieuses. D’autant plus précieuses dans le film qu’elles sont les traces d’une histoire familiale retrouvée. Rien que pour cela, Wonderstruck mérite amplement sa place dans mon cabinet des merveilles perso.

BASTIEN MARIE


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s