Reds

mv5bywu5nja2owitmjc3ms00ndk4lwjhyzetmzczmgu4mdk5otuwxkeyxkfqcgdeqxvynti4mjkwnja-_v1_Biopic américain (1981) de Warren Beatty, avec Warren Beatty, Diane Keaton, Jack Nicholson, Paul Sorvino, Maureen Stapleton et Gene Hackman – 3h15

John Reed et Louise Bryant, un couple de journalistes radicaux de Greenwich Village, sont témoins de la révolution communiste en Russie et espèrent ramener cet idéalisme aux Etats-Unis…

C’est lors d’un voyage en Russie en 1966 que Warren Beatty entend parler pour la première fois de John Reed, l’un des rares américains enterrés au Kremlin. Curieusement, au même moment, le réalisateur russe Sergey Bondarchuk propose à l’acteur de Bonnie and Clyde de l’incarner à l’écran, mais Beatty refuse sous le prétexte d’un scénario médiocre. Ou est-ce parce qu’il prépare sa propre adaptation de la vie de John Reed dans son coin ? Quoiqu’il en soit, tout en recueillant déjà des témoignages de contemporains de Reed qui se retrouveront insérés au montage, Beatty se lance dans l’aventure de Reds juste après son coup d’essai Heaven Can Wait (1978), coréalisé avec Buck Henry. La production de Reds ne sera toutefois pas des plus aisées. Warren Beatty se met d’abord à dos son chef-opérateur Vittorio Storaro, tout juste sorti du cauchemar d’Apocalypse Now et voulant faire bouger une caméra que son réalisateur veut garder statique. Puis c’est le casting qui se rebelle, fatigué des prises interminables, frisant parfois la centaine, qu’exige un Beatty indécis. Même les figurants s’y mettent, prenant tellement à cœur l’idéologie de Reed qu’ils réclament des hausses salariales. Des tensions fortes sur le tournage partagé entre le Royaume-Uni, l’Espagne et la Finlande, les autorités de cette dernière compliquant autant que possible la production sous la pression de l’URSS ! Au bout de 240 jours de tournage, le plus dur reste encore à faire : devant trier plus de 700 000 mètres de pellicule, la postproduction durera près de deux ans. Reds est donc épique à tous les niveaux et ça paye aux Oscars : sur 12 nominations, Warren Beatty en remporte trois, dont celle de meilleur réalisateur, et remercia la Paramount d’avoir mis ses billes dans une romance de plus de trois heures éprise de communisme, prouvant que la liberté d’expression peut s’incruster dans le capitalisme américain.

Et c’est précisément ce qu’on ne peut pas retirer à Reds, son audace encore palpable de parler sans détour des fondations du communisme alors que la Guerre froide est encore tiède, avec des personnages qui se réclament tous d’un anticonformisme convaincu sans être très connus du grand public. Le plus bel hommage que Warren Beatty pouvait rendre à John Reed est de se lancer dans ce film avec la même persévérance que son protagoniste, avec la large casquette réalisateur/scénariste/producteur/acteur repiquée à l’Orson Welles de Citizen Kane. En fait, Beatty ressemble tellement à son héros que son idéalisme se heurte aussi à une frustrante limite. Car Reds est assez mal structuré : on a par exemple l’impression que la première moitié du film ne sert qu’à poser son couple de protagonistes et leur romance compliquée. Il faut attendre que le film pose le pied en Russie pour enfin aborder le vif du sujet, mais avec une dimension épique qui ferait peut-être l’affaire dans un grand roman russe, mais moins dans un film de cinéma. Si la durée de plus de trois heures de Reds semble faire concurrence aux films de David Lean, elle est surtout justifiée par la difficulté de Beatty à canaliser son sujet.

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Dans la peau de John Reed, Warren Beatty est en train de convaincre ses propres figurants de réclamer des hausses salariales !

Je noircis sans doute le tableau car dans ce film fleuve, il y a aussi d’indéniables qualités. Dont certaines issues de sa nature de « film d’acteur », catégorie qui peut parfois laisser à désirer. Le casting du film est assez irréprochable, ne laissant pas deviner l’agacement provoqué par les nombreuses prises de Beatty (qui y perdra sa relation off-screen avec l’excellente Diane Keaton). Les acteurs rendent honneur au titre provocateur du film, Reds, assumant d’être tous des rouges – alors qu’on devait le cacher à une certaine époque noire d’Hollywood. Et de son passif d’acteur, Beatty en tire un art certain pour mettre en scène la parole. Les insertions de témoignages authentiques au cours du film en sont la preuve la plus évidente, Beatty y retrouvant l’origine de sa passion pour Reed. Mais il y a aussi la rencontre entre Reed et Bryant, dont le flot de paroles fait passer la nuit en un clin d’œil, et les nombreux discours enflammés du film, exposant un idéal avant de lui faire subir la désillusion par l’opposition (entre les deux partis communistes américains), la frustration (des propositions de Reed sans cesse ajournées par les pontes russes) et, pire que tout, l’incompréhension (par une traduction traîtresse qui transforme la lutte des classes en guerre sainte). Par ces sommets qu’il atteint en faisant porter sa voix, Beatty parvient à littéralement incarner le discours et nous fait éprouver l’engagement politique à un niveau presque physique. Malgré ses balbutiements formels, entre scories de fresque historique et menues concessions à l’entertainment, Reds restitue tout de même la fièvre de Reed et son bouleversement qu’il a mis à l’écrit et que Beatty met à l’écran, si ce n’est avec l’art d’Eisenstein, au moins avec une conviction qui emporte le – gros – morceau.

BASTIEN MARIE


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