Laissez bronzer les cadavres

306812Polar franco-belge (2017) de Hélène Cattet et Bruno Forzani, avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin, Michelangelo Marchese et Marc Barbé – 1h30

En Corse, après l’attaque d’un fourgon blindé, une bande de braqueurs et leurs 250 kilos d’or se planque dans la propriété reculée d’un couple d’artistes. Mais l’arrivée d’invités surprises, dont deux flics, va déclencher les hostilités…

Après le sublime Amer (2009) et le (trop ?) labyrinthique L’Étrange couleur des larmes de ton corps (2013), Hélène Cattet et Bruno Forzani délaissent le giallo pur et dur pour se frotter au polar pour Laissez bronzer les cadavres. C’est une adaptation d’un roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid que Hélène Cattet a découvert il y a une dizaine d’années – et dont le changement de genre faisait un peu peur à son comparse, paraît-il. Tourné en 16 mm sous le soleil de plomb de la Corse, dans des recoins presque impraticables de l’île où il fallait des heures pour acheminer le matériel, Laissez bronzer les cadavres fait donc parler la poudre, mais le « cadre » littéraire a-t-il calmé le duo de réalisateurs ?

Que les fans de Cattet & Forzani – et donc de bis transalpins des années 70 – se rassurent : Laissez bronzer les cadavres est tout à fait dans la lignée de leurs précédentes œuvres, poussant le baroque d’antan dans ses limites abstraites et expérimentales. C’est même à se demander s’ils adaptent Manchette & Bastid, ou si c’est le livre qui est adapté à leur style. D’après ce que j’ai pu en apprendre, le roman raconte essentiellement une fusillade, avec une narration élémentaire découpée par des indications temporelles qu’on retrouve dans le film. Une histoire épurée idéale pour les réalisateurs qui peuvent ainsi y déverser leurs recherches esthétiques, et qui profitent des soubresauts narratifs (retours en arrière et scènes répétées sous différents points de vue) pour satisfaire leur soin maniaque de l’image. Ajoutez à cela la texture du 16 mm et les fusions sang et or, et Laissez bronzer les cadavres devient littéralement une matière cinématographique que Cattet & Forzani forment, malaxent et étirent pour notre plus grand plaisir de cinévore. Forcément, avec les flingues à la place des armes blanches, le film est moins inspiré par le giallo (encore qu’il en reprend des BO, notamment celle, magistrale, d’Ennio Morricone pour Qui l’a vue mourir ?) que par le western spaghetti, reprenant les très gros plans sur les regards de Sergio Leone, retrouvant le soleil irradiant, saisissant les visages ruisselant de sueur et de sang.

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La brute (Bernie Bonvoisin) se prend en pleine poire la frénésie sang et or du film.

Le fétichisme de Cattet & Forzani atteint donc un nouveau paroxysme, n’aidant pas Laissez bronzer les cadavres à se montrer plus accessible que leurs autres films malgré ce que j’ai entendu de ci de là. Est-ce que ce fétichisme enferme le duo ? C’est vrai qu’il implique plus une logique du plan plutôt que du montage ou du récit, ce qui peut rendre perplexe. Mais ce serait oublier un personnage très important pour les réalisateurs qui l’ont beaucoup plus développé que dans le roman, celui de l’artiste jouée par Elina Löwensohn. Dès la séquence d’ouverture, où elle peint avec des flingues, elle met en action la méthode des cinéastes, eux aussi enclins à faire passer leur caméra pour une arme à feu. Ensuite, on s’attache à son point de vue décalé et sarcastique sur la fusillade alors que les tireurs, eux, deviennent progressivement des silhouettes qu’on peine à dissocier les unes des autres. Enfin, ce sont les flash-back orgiaques, eux aussi ajoutés par le film, qui semblent influencer progressivement le cours des événements. L’artiste redevient alors la femme d’or, une déesse régnant sur son petit monde de ruines, jouant avec les hommes qui s’entre-tuent comme avec des fourmis (quand elle ne leur pisse pas carrément dessus). Laissez bronzer les cadavres devient alors mystique et retrouve la transcendance de ses plus brillants modèles, partant d’une intrigue policière prétexte pour laisser l’esthétique baroque largement déborder du genre pour divaguer vers une manière totalement autre de raconter un film. Cattet & Forzani ne se sont donc pas du tout assagis, soyez tranquilles, et ils nous laissent trépigner quant à savoir quels autres genres ils vont pouvoir contaminer de leur incorrigible démesure.

BASTIEN MARIE


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