Neruda

Biopic chilien (2016) de Pablo Larrain, avec Luis Gnecco, Gael Garcia Bernal et Mercedes Moran – 1h47

mv5botnlmwe3oditzwi1ys00njblltkwngqtzjc2y2rim2mzyzvll2ltywdll2ltywdlxkeyxkfqcgdeqxvymja4mtexnju-_v1_sy1000_cr007361000_al_En 1948, après avoir ouvertement critiqué le président Videla, le poète et sénateur communiste Pablo Neruda est activement recherché par les autorités chiliennes. Mais plutôt que de fuir le pays, Neruda s’amuse de cette traque menée par l’inspecteur Oscar Peluchonneau, avec lequel le poète va jouer au jeu du chat et de la souris…

Pablo Larrain n’est pas seulement l’un des cinéastes contemporains les plus passionnants, il est aussi l’un des plus prolifiques : un mois avant Jackie, il sortait Neruda, les deux se retrouvant nommés à la même cérémonie des Golden Globes ! Deux mini biopics (ils se déroulent sur une courte période de la vie de leurs protagonistes) qui n’ont pas la même genèse : si Jackie a été tourné très vite, Neruda fut lui un travail de longue haleine, le frère et producteur Juan Larrain proposant le projet à Pablo dès 2012. Hésitant, le réalisateur tourne El Club tandis que son scénariste Guillermo Calderon se lance dans un script de près de 350 pages ! Soudain enthousiaste, Larrain ajoute toujours de nouvelles idées là où il devrait élaguer et, tournant avec ses acteurs de No Luis Gnecco et Gael Garcia Bernal toutes les scènes en plusieurs variantes du volumineux scénario, il se retrouvera au final à devoir tailler à la serpe dans un montage de 3h30 !

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Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal) change de tactique et se la joue cow-boy pour chopper sa proie.

Forcément, cette énorme masse de travail abattu par Larrain se ressent dans le montage final de Neruda, dont le baroque confinerait à la boulimie s’il ne correspondait pas si bien à l’exubérance de son héros poète et politique. Elle est annoncée d’emblée par la première séquence toute « buñuelesque » dans laquelle les sénateurs débattent dans les luxueuses toilettes du parlement ! Ensuite, c’est à un bal costumé, où il parade en Lawrence d’Arabie, que Neruda apprend sa destitution imminente du Sénat ; même aux heures les plus cruciales, la facétie du poète reste intacte. Larrain imite son héros (au risque de se montrer prétentieux) dans sa volonté constante de surprendre le spectateur en usant d’un montage audacieux (ou aberrant, ça dépend du point de vue), consistant par exemple à suivre une seule conversation dans plusieurs lieux différents.

En cela, il est fascinant de voir à quel point Neruda prépare le terrain de Jackie tourné juste après (je crois même que Larrain a fait poireauter Natalie Portman et Darren Aronofski pour le finir). Les deux films partagent un portrait cubiste des personnalités auxquelles ils s’intéressent, éclatant le protagoniste en de multiples facettes qui se répondent, se correspondent, se poursuivent même parfois, en plus de très bien mêler l’intimité et l’image publique de personnages parfaitement conscients de leur propre légende qu’ils (se) construisent (l’orchestration de la traque pour le poète, l’organisation des funérailles pour la première dame). En ce sens, Jackie est toutefois plus maîtrisé, mais Neruda recèle d’autres pépites comme ce personnage du flic frustré brillamment campé par Gael Garcia Bernal. Lui aussi veut inscrire son nom dans l’Histoire chilienne (désir ardent contenu dans la voix off particulièrement bien écrite) mais, à force de voir sa proie s’échapper, il vient à se demander s’il n’est pas un personnage créé par l’imagination du poète qu’il traque. Je n’en dirai pas plus sur cette réflexion sur le personnage, de peur de révéler la beauté de son aboutissement, mais elle révèle une fois de plus le don qu’a Larrain de « fictionnaliser » l’Histoire, après le storytelling publicitaire de No. Le petit Pablo pourrait en agacer quelques uns à se prendre ainsi pour un nouveau Raoul Ruiz, mais il est indéniable que son talent insolent pour si bien se réapproprier l’histoire et la politique est remarquable, surtout quand l’Amérique du Nord multiplie les biopics et films tirés d’une histoire vraie sans aucune imagination.

BASTIEN MARIE


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