Jackie

Drame historique américain (2016) de Pablo Larrain, avec Natalie Portman, Greta Gerwig, Peter Sarsgaard, Billy Crudup, John Hurt – 1h39

22 novembre 1963, JFK est abattu de deux balles. Jackie Kennedy doit alors faire face à ce drame intime mais aussi national et, malgré le choc, elle décide d’organiser pour son mari des obsèques historiques.

Sur le papier, un projet de biopic sur Jackie Kennedy a de quoi effrayer, tant le risque de tomber dans le tire-larme patriotique semble énorme. Mais le fait que le projet ne se focalise que sur les quelques jours suivants la mort de JFK et soit, dans un premier temps, conduit par Darren Aronofsky, avec sa femme d’alors Rachel Weizs dans le rôle titre, a de quoi rassurer. S’il laisse son fauteuil de réalisateur à Pablo Larrain, conservant néanmoins sa casquette de producteur, et que Jackie prend finalement les traits de Natalie Portman, on se dit que les chances d’échapper au piège du biopic académique tant redouté restent intactes.

Dès les premières images, on est saisi par l’incroyable reconstitution qui, au-delà de la performance mimétique (mais pas que…) de Natalie Portman ainsi que des décors et des costumes signés respectivement par Véronique Melery et Madeline Fontaine, s’étend également à la photographie de Stéphane Fontaine*. Ainsi, tout comme pour son excellent No que Pablo Larrain avait choisi de tourner avec des caméras des années 80 pour un rendu télévisuel des plus baveux, on retrouve dans Jackie le grain des images de l’époques et la texture même du film est à nouveau un élément expressif central de la mise en scène du réalisateur chilien. Aussi, sa caméra en mouvement épouse pleinement le point de vue de son personnage perdu au cœur de cet œil du cyclone historique.

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En restant ainsi au plus près de la première dame, Larrain nous montre une femme isolée, mais aux yeux de tous, au sein d’une Maison blanche vide et témoignant plus que jamais de tout le poids de son histoire (cf le documentaire patrimonial reproduit dans le film…). Les cordes étranges de Mica « Micachu » Levi, déjà derrière la remarquable bande originale d’Under the skin, confèrent à son errance une ambiance des plus singulières, tranchant avec les habituels violons larmoyants. Cette atmosphère presque inquiétante, plus proche de Shining que de  la série The Kennedys, ne souligne que davantage l’ambivalence de la position et du deuil de Jackie, à la fois intime et historique. Elle doit ainsi expliquer la disparition de leur père à Caroline et au petit John-John, qui fête son troisième anniversaire à peine trois jours après et pour qui le concept même de la mort est donc encore parfaitement inconnu, tout en veillant à assurer la mémoire de son défunt-mari. Devant composer avec un Lyndon Johnson bien pressé de prendre place dans le bureau ovale (trop pour être honnête ? peut-être mais relancer l’éternel débat sur l’assassinat le plus médiatisé au monde n’est clairement pas le sujet ici…), elle organise des obsèques présidentielles directement inspirées de celles de Lincoln afin de faire entrer son mari dans la légende . Le nombre troublant de liens unissant les deux présidents ne manqueront d’ailleurs pas de stimuler les imaginaires par la suite**.

Loin de se limiter à un portrait héroïque de celle qui a su s’imposer comme la veuve de toute une nation, le film, appuyé par la performance à multiples niveaux de Natalie Portman, nous dévoile une femme beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Selon ses interlocuteurs et les rencontres qui se mêlent, montées de façon non linéaires, elle révèle ainsi différentes facettes : elle se montre consciencieuse mais un peu gauche lors d’une présentation télévisée, elle joue de son propre mythe face à un journaliste ou confesse ses pensées les plus sombres au prêtre qui officie lors des funérailles présidentielles. Dans le rôle de ce dernier, John Hurt livre une de ses ultimes performances forcément bouleversante. Jackie Kennedy, issue de l’aristocratie et toujours très soucieuse de son rang, est à la fois réservée, très secrète, faussement naïve et belle et bien consciente de la place particulière qu’elle occupe au sein de la carrière de son mari et de sa présidence, son Camelot.

Poème lugubre et profond, plus proche des expérimentations d’un Terrence Malick que de la prod calibrée pour les Oscars, Jackie s’impose comme une oeuvre d’art fascinante qui préfère souvent sublimer plutôt que de lever complètement le voile sur le mystère de cette icone du XXème siècle. Cette solennité a de quoi faire froid dans le dos à l’heure où la Maison du peuple vient d’accueillir son résident le plus grotesque. « There’ll never be another Camelot again… »

CLEMENT MARIE

* Cocorico on a envie de dire, le film ayant d’ailleurs été tourné en partie dans les studios de la Cité du cinéma, mais quoi de plus logique pour cette première dame aux origines françaises qui fût une ambassadrice de choix pour Channel, Givenchy ou Dior.

** Pour ceux qui ne connaitraient pas la fameuse liste des coïncidences entre Lincoln et Kennedy : https://fr.wikipedia.org/wiki/Co%C3%AFncidences_entre_Lincoln_et_Kennedy


2 réflexions sur “Jackie

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