Paterson

Film haïku américain (2016) de Jim Jarmush, avec Adam Driver et Golshifteh Farahani – 1h53

Paterson est chauffeur de bus dans la ville de Paterson, New Jersey, partageant ses journées entre l’amour pour sa fiancée Laura, ses tournées dans la ville, la balade de son chien et une bière au bar du coin. Mais surtout, il garde toujours sur lui son petit carnet dans lequel il écrit sa poésie…

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Si Paterson (Adam Driver) et Laura (Golshifteh Farahani) voyaient leur propre vie au cinoche, ils se feraient moins chier.

Aujourd’hui, Jim Jarmush ne vit plus à New York, il s’est retranché au nord de l’état, dans les montagnes Catskill. Affirmant géographiquement sa position d’éternel outsider du cinéma américain, Jarmush n’a pas pour autant levé le pied. La preuve avec non pas un, mais deux films présentés à Cannes cette année : la fiction Paterson en compétition, et le documentaire Gimme Danger consacré aux Stooges hors compétition. S’il faudra attendre février pour réentendre Iggy Pop rugir dans nos salles, Paterson est lui actuellement à l’affiche, auréolé uniquement d’une Palme dog de son passage sur la Croisette. Dommage que le jury ait boudé ce film qui, par sa légèreté, illumine la fin de l’année cinématographique.

Dans Paterson, il ne se passe rien. On entre de plein pied dans la routine du personnage, raconté par un film préprogrammé : un carton nous annonce monday, et on devine aussitôt que Paterson se déroulera sur une semaine (avec, à la rigueur, un petit suspens pour savoir si le film ira jusqu’au dimanche). Et ces jours de la semaine sont comblés par les rituels identiques : réveil, petit déj’, tournée du bus, petite pause sur le sofa, promenade du chien, bière au bar. Ad lib. Le cours du film n’est perturbé que par de micro-événements et des péripéties aussitôt désamorcées par un petit gag bien senti.

Dans Paterson, il ne se passe rien. Et c’est formidable ! Car l’apparente banalité est transcendée par une grande maîtrise de la mise en scène de la part d’un Jim Jarmush toujours aussi indépendant et singulier. Dans ce film extrêmement linéaire, le cinéaste brille par son sens du détail confinant à une véritable cosmogonie du quotidien, comme si la fameuse galaxie dans la tasse de café de Godard s’appliquait à un film entier. Jarmush s’amuse ainsi à multiplier les détails absurdes (le barman perdant aux échecs contre lui-même), les observations de mini-phénomènes très communs (avez-vous déjà remarqué que quand on vous parle de jumeaux, vous vous mettez à en voir partout ?), les répétitions et les échos (la boîte aux lettres branlante, les plaintes incessantes du collègue). Dans la peau de Paterson, très intériorisé et minimaliste, Adam Driver est une nouvelle fois absolument brillant, comblant la passivité et la timidité du personnage par une nature attentive et très sensible, captant l’environnement quotidien dans lequel il vogue à bord de son bus. Sa poésie, écrite pour le film par Ron Padgett, file parfaitement le propos du film, tirant par exemple d’une boîte d’allumettes un éloge amoureux.

Parlons-en d’ailleurs de poésie, puisque Paterson, la ville, a hébergé le poète William Carlos Williams qui lui a consacré en retour un recueil – qui devient naturellement le livre de chevet de Paterson, le personnage. De cette petite ville au charme pas tout à fait typiquement américain, Jarmush en fait une sorte de centre poétique du monde, où les poètes se croisent et se reconnaissent, laissant leurs mots flotter dans ces rues qui offrent, à qui veut bien observer, un formidable champ lexical. D’une constante bienveillance pour cette ville et ses personnages, Jim Jarmush signe donc un film ordinairement sublime, travaillant les motifs du quotidien comme un orfèvre, et offrant une bouffée d’oxygène dans la noirceur et la lourdeur du cinéma contemporain. Si je devais garder une amertume cannoise, je pourrais même dire que Paterson est en somme tout l’inverse d’un Moi, Daniel Blake… Vous l’aurez compris, Paterson fait un bien fou avec son drôle de décalage de film sans prétention signé par un cinéaste au sommet de son art.

BASTIEN MARIE


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