L’Autre

The Other. Film fantastique américain (1972) de Robert Mulligan, avec Chris Udvarnoky, Uta Hagen et Diana Muldaur – 1h40

Eté 1935, dans la campagne du Connecticut, les inséparables jumeaux Niles et Holland Perry passent leurs journées à jouer autour de la ferme familiale et à s’échanger des secrets. Leur grand-mère Ada leur enseigne « le jeu », un mystérieux rituel consistant à pénétrer l’esprit d’autres êtres. Mais la tranquillité des lieux est bientôt bouleversée par de violents accidents de plus en plus macabres…

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L’autre, c’est Robert Mulligan. Cinéaste américain plus discret et moins franc tireur que ses collègues de la même génération, Mulligan a comme unique titre de gloire son adaptation de To Kill a Mockingbird (1962) avec Gregory Peck, de la douzaine de longs-métrages qu’il a tourné jusque là. Fort du succès d’Un été 42 (1971), Mulligan enchaîne sur L’Autre, autre adaptation de best seller (signé de l’ancien acteur Tom Tryon), autre conte estival en cambrousse américaine (dès le premier plan du film, on est d’ailleurs sous le charme). Malheureusement, coincé entre deux fortes générations de metteurs en scène américains et avec un résultat décevant au box office, Mulligan et L’Autre continueront sur un chemin confidentiel alors que son incursion fantastique – l’unique de sa carrière – peut se mesurer sans rougir à La Malédiction ou L’Exorciste de la même époque. Sans être non plus invisible, L’Autre se paie quoiqu’il en soit une édition bluray incontournable chez Wild Side, emballée dans un coffret de toute beauté sous un visuel affichant littéralement le subconscient de ce film hypnotique.

Dur de discuter de L’Autre sans en révéler les secrets, donc si vous ne l’avez pas encore vu arrêtez dès maintenant la lecture de ces lignes. Parce que je vais mettre les pieds dans le plat : l’autre du titre, le jumeau de Niles, est mort depuis six mois ! Ça vous la coupe, hein ? Ça peut parce qu’à l’époque, présenter ainsi physiquement (donc maman Bates ne compte pas !) un personnage mort, voilà qui me semble être une idée inédite, au point que certains critiques de l’époque avaient taxé Robert Mulligan de malhonnête. Ce qui n’est pas du tout le cas parce que, même si aujourd’hui ce twist devenu galvaudé se grille assez vite, je suis sûr que c’était déjà le cas à l’époque. Mulligan ne nous fait pas inutilement miroiter autour de ce secret de polichinelle, très vite percé par des plans insistants sur un puits ou l’ignorance du jumeau par les autres personnages, avec lesquels il ne partage d’ailleurs aucun plan. Une fois cela éventé, le twist se déplace plutôt sur le pourquoi que le jumeau mort se matérialise ; et avec, la malhonnêteté du film, si malhonnêteté il y a : en effet, le plus fort n’est-il pas plutôt d’attirer et maintenir la sympathie du spectateur sur un protagoniste psychotique, accueillant dans son esprit celui de son défunt et maléfique frère ?

Voilà en tous cas une sacrée radicalité narrative, s’apparentant à celle d’un Psychose, se dissimulant derrière une mise en scène classique mais ô combien rigoureuse, toute entière dédiée à une esthétique american gothic du plus bel effet. C’est dans cet univers champêtre et bucolique que se glisse le plus naturellement du monde l’argument fantastique, se développant grâce aux grigris et fétiches que Niles conserve précieusement dans sa petite boîte métallique. Un univers enfantin que Mulligan ne quitte jamais, racontant son film dans le regard de l’enfant angoissé qu’il suit, j’insiste, avec une constante empathie, jusque dans sa démence. Car pour Niles, tout cela n’est-il pas qu’un jeu, poursuivant celui de la prestidigitation ou du conte pour enfants qui nourrissent ses meurtres ? Ce jeu n’est-il pas aussi le fruit d’une banalité de la mort, celle qui frappe tant de fois dans le film sans jamais arrêter le cours de cet éternel été ? Des questions que ne finit pas de nous poser L’Autre, film décidément intriguant, continuant aujourd’hui à influencer fortement le cinéma fantastique.

BASTIEN MARIE

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